Message Luc 24, 36-53; Actes 1, 1-14

Vous venez d’entendre les deux récits de l’Ascension du même auteur, l’évangéliste Luc.

L’un tiré de son évangile et l’autre du livre des Actes, deux textes adressés clairement à une même personne Théophile dont il est vrai nous ne savons pas grand’chose.

Mais peut-être l’avez-vous remarqué, Luc n’a pas vraiment cherché à harmoniser ses deux récits.

Il y a d’abord une différence de timming.

Dans son récit de l’évangile, Jésus s’élève en bénissant ses disciples le soir même du jour de sa résurrection. En effet, le passage que nous venons d’entendre est précédé du récit de la rencontre de deux disciples avec Jésus sur le chemin d’Emmaüs, récit clairement situé juste après la résurrection. Et, comme vous avez pu l’entendre, le passage lu tout à l’heure débute par ces mots « Ils parlaient encore ».

Luc situe donc bien son récit de l’Ascension dans son évangile le jour même de la résurrection du Christ.

Par contre, dans le livre des Actes, Luc, dans son introduction à Théophile, précise clairement que 40 jours séparent la résurrection du Christ de son Ascension. Je le cite: « Après sa mort, Jésus se montra à eux en leur prouvant de bien des manières qu’il était vivant: pendant 40 jours il leur apparut et leur parla du Royaume de Dieu »

Cette différence de timming peut sembler anodine. Pourtant je trouve qu’elle donne une couleur, une sensibilité, une ambiance bien différente d’un récit à l’autre.

Comme si Luc avait senti d’avance que nous aurions besoin de ces deux approches différentes pour ressentir pleinement dans

notre vie cette présence du Christ ressuscité et ce mystère de l’Ascension.

Ce qui me touche particulièrement, c’est l’approche de Jésus envers ses disciples.

Dans l’évangile, Jésus apparaît au moment où ses disciples sont le plus dans l’émotion. Ils sont en deuil venant de perdre trois jours plutôt leur maître, leur ami, leur espérance. Et voilà que certains d’entre eux affirment l’avoir vu vivant. Dans la tristesse, les interrogations et la fragilité qui doivent les habiter, on comprend bien la crainte et la terreur (le mot est fort) qui sont les leur en voyant Jésus.

Jésus pourtant choisi justement ce moment-là, pour les faire passer de la terreur à la joie. Il vient les rejoindre au cœur de leur souffrance, dans ce moment où ils ont particulièrement besoin de lui.

Et c’est vrai que lorsque nous traversons le deuil, nos émotions, avec la tristesse et les interrogations, peuvent être particulièrement fortes et nous avons bien souvent besoin de réconfort.

Alors oh combien nous pouvons comprendre que Jésus avait besoin d’être là pour réconforter les siens. Et oh combien, je le crois Jésus aujourd’hui nous offre sa présence et son amour particulièrement dans ces moments difficiles de la vie.

L’attention de Jésus envers ses disciples est si pleine de compassion qu’avant de leur parler, il les invite à le regarder et même à le toucher. Puis il partage avec eux un repas. Gestes concrets, rassurants, quotidiens qui permettent effectivement de passer de la crainte à l’étonnement, de la terreur à la joie.

Cette proximité du Christ dans les gestes me rejoint tout particulièrement.

Autre ambiance dans le récit des Actes. 40 jours se sont écoulés, les disciples ont vu Jésus à plusieurs reprises. Mais Luc ne nous dit pas grand chose de ces rencontres, sinon que Jésus parle du Royaume de Dieu à ses disciples et qu’il les exhorte à rester pour l’instant à Jérusalem. Ce n’est que la dernière rencontre qu’il nous raconte plus en détail: un repas partagé (tiens cela rappel bien des récits!), des questions et une réponse que je ressens assez sèche de la part de Jésus, remettant au centre l’autorité du Père. Pas de bénédiction mais un envoi clair en mission jusqu’au bout du monde. Puis cette intervention d’un tiers (même de deux tiers) pour encourager, exhorter les disciples à retourner dans le monde.

J’ai été très vite tentée de préférer largement le récit de Luc dans les évangiles et cette approche de Jésus pleinement de compassion.

Peut-être que vous aussi…?

Pourtant le récit des Actes nous invite à aller plus loin. Après l’émotion, vient le temps de la réflexion, du partage puis de la responsabilité. Pas question de garder cette joie profonde d’une relation proche avec le Christ juste pour soi. Les disciples sont appelés clairement à aller la partager, leur joie.

Je le crois le Christ vient nous rejoindre dans des moments forts de notre vie où la joie de le connaître fait vraiment bondir notre cœur. Mais je le crois aussi, il nous invite à transmettre cette joie, largement même jusqu’au bout du monde.

Je suis heureuse de ces deux approches bien différentes d’un même auteur. L’une conclut les Evangiles, la Bonne Nouvelle par une confession de foi joyeuse des disciples suite à tout leur vécu avec le Christ. Alors que la seconde, située au début du livre des Actes, est une vraie mise en route, une mise en pratique dans une nouvelle relation avec un Christ ressuscité.

Je crois que chacune de ces deux approches peut nous rejoindre à l’un ou l’autre moment de notre vie.

Oui, quand le Christ vient nous rejoindre alors que nous traversons une période pleine d’émotions et de fragilité, ce sont des moments forts qui bien certainement ouvrent notre cœur à sa présence et nous aident à passer de la crainte et de la terreur à la joie et à la louange.

Et oui aussi, quand le Christ vient nous rejoindre à travers notre recherche théologique, les questions que nous osons nous poser et lui soumettre, ce sont des moments tout aussi forts qui nous permettent de nous rapprocher de lui et de renforcer notre lien.

Ce sont tous ces moments-là de notre foi, différents, qui nous construisent dans notre identité de chrétiens.

Découvrir, ou redécouvir, que l’Ascension du Christ est précédée d’un vécu fort avec ses disciples, c’est une invitation à inlassablement redécouvrir notre propre vécu fort avec lui.

Pour terminer, afin d’illustrer ce mystère de l’Ascension et de la présence infinie du Christ, j’aimerais vous citer un passage d’un texte d’André Gounelle, pasteur réformé français. Je le cite:

« Pour expliquer l’Ascension, Farel, Calvin et Bullinger se servent de la même image. Le soleil, disent-ils, est physiquement, spatialement, très loin de nous. Il se situe au ciel à une distance

pour nous infranchissable. Pourtant, malgré son éloignement, il nous touche, nous atteint, nous éclaire, nous réchauffe, il rend notre vie possible.

Il en va de même Christ. Il est au ciel, et non sur terre. Néanmoins sa parole et son esprit, comme les rayons du soleil, nous illuminent, nous animent et nous transforment. Il agit en nous, parmi nous, tout en se trouvant à distance, comme le soleil ».

Amen