Morges et Echichens (cène) 12 mai 2019
Textes : Actes 9/36 à 43 – Apocalypse 7/9 à 17
 
PREDICATION :     Jean 10/22 à 33
Bien-aimés de Dieu,

Dans l’Eglise aussi, il y a des sujets qui fâchent. Comment choisissons-nous de les aborder ? Comment les portons-nous ? Comment les vivons-nous ? Un exemple personnel récent.

L’autre jour j’étais en séance avec des collègues de plusieurs communautés de toute la région. Nous avons parlé d’œcuménisme. Tout d’abord les sujets de joie et de satisfaction, puis les sujets de peine et les obstacles. Nous y avons apporté nos propres constats et sentiments, mais aussi restitué la réflexion tenue dans nos différents Conseils d’Eglise, récemment, à ce sujet.

Nous avons ensuite au moyen d’un « dialogue muet », rempli sur une table un grand panneau sur la question « Quel œcuménisme voulons-nous concrètement ? ». Le dialogue muet est un moyen rapide d’échanger, par écrit, en simultané, sur une question, et de faire ainsi apparaître les points importants. Cela permet enfin de conclure par une discussion sur ces points importants, touchant à la collaboration et à l’engagement pour l’avenir, pour en dégager des priorités et des plans d’action.

A cette question d’avenir, figurant au centre du panneau, « Quel œcuménisme voulons-nous concrètement ? », nous avons indiqué bien sûr ce que tous nous considérons comme faisant partie de notre « cœur de métier », de notre vocation en somme, nous avons indiqué tout ce qui concerne la prière, les célébrations, ce renouvellement spirituel offert et vécu sous de multiples formes. Nous avons aussi inscrit tout ce qui se fait en termes de soins aux plus démunis, la diaconie, l’action sociale et d’entraide.

J’ai quant à moi aussi écrit sur le panneau une proposition de créer des parcours de formation d’adultes sur les enjeux de l’œcuménisme, y compris pour connaître et faire connaître, explorer et approfondir les différences et divergences. Il s’agit en effet pour moi non seulement de célébrer, de prier et de s’engager socialement, mais d’être plus au clair sur le contenu de la foi des uns et des autres, de s’identifier, de s’enraciner, et de continuer à dialoguer.

De même j’ai proposé un groupe de travail, pour creuser la question des ministères, de la reconnaissance mutuelle pleine et entière des ministères. Savez-vous en effet, par exemple, que le ministère d’un pasteur protestant n’est aujourd’hui encore pas reconnu en tant que tel par l’Eglise catholique romaine ? Et qu’en particulier la cène que je préside n’est pas reconnue comme une véritable communion ?

Alors il est vrai que, et d’une, ai-je besoin de cette reconnaissance pour m’engager et officier au sein de notre Eglise ? Non en effet. Et de deux, il est vrai que dans le dialogue et la collaboration quotidienne entre Eglises, nous nous reconnaissons les uns les autres comme ayant une pleine légitimité, étant consacrés ou ordonnés par nos Eglises respectives.

Il n’empêche que théologiquement et doctrinalement, ce sont des vrais sujets, qui sont à l’arrière-fond, du dialogue et de la collaboration concrète, et qui concernent fondamentalement nos identités et notre respect mutuel, au sens fort. Bien qu’ils ne soient que rarement évoqués dans nos assemblées, ce sont de vrais sujets. Des sujets qui fâchent. Il faut parler des sujets qui fâchent. Comment choisissons-nous de les aborder ? Comment les portons-nous ? Comment les vivons-nous ?

Il faudrait avoir l’avis de mes collègues. Mais mon impression, en fin de séance, a été celle d’avoir reçu un accueil poli, comme si cela n’était pas actuel ou pertinent, et qu’il y avait d’autres priorités…

Comment choisissons-nous d’aborder les sujets qui fâchent ? Comment les portons-nous ? Comment les vivons-nous ? Dans l’Evangile, Jésus fait face à toute une équipe de responsables religieux, alors qu’il se trouve dans le Temple. Avec une certaine exaspération, ils posent une question qui fâche, qui divise, une question cruciale : « Jusqu’à quand vas-tu nous maintenir dans le doute ? Si tu es le Messie, dis-le nous clairement ! »

L’autre jour, ce n’était certes pas l’affrontement, avec mes collègues. Je sentais plutôt une certaine retenue, pas encore une crispation. Mais je me dis aujourd’hui qu’il est intéressant d’être dans la peau de celui qui pose la question délicate, la question cruciale. D’habitude, en lisant de tels passages d’Evangile, n’avons-nous pas plutôt l’habitude de nous situer soit en spectateurs, attendant que l’épisode se déroule, soit du côté de Jésus, approuvant d’avance son attitude, ses gestes et ses paroles ?

Ainsi, il y a bien des années, j’ai pu écrire, typiquement en considérant le texte avec un parti-pris très clair :

« Enervement et confrontation : telle est, dans ce texte d’Evangile, l’expérience de quelques Juifs. Un beau dialogue de sourds, décidément ! D’un côté, un groupe de gens engoncés dans l’image figée qu’ils se font du Messie, de l’envoyé de Dieu pour le salut du peuple et du monde. De l’autre, Jésus qui tente de leur expliciter sa mission et son rôle par le rappel de sa parole et de ses gestes, par le recours à l’Ecriture sainte. »

Pas plus que vous sans doute je n’aime la confrontation. Mais peut-être bien que la recherche de la vérité, celle de notre vie, celle de notre relation avec Dieu, est à ce prix.

Sans doute que celui qui se présente comme le Messie, l’envoyé de Dieu, mon Sauveur, ne correspond jamais à l’idée que je me fais de lui, que j’ai peut-être construite et entretenue depuis des années. Avec le temps, la représentation se fige. Le préjugé s’installe. Je mesure la réalité seulement à l’aune de cet ensemble d’idées, de principes, de dogmes, soigneusement élaborés et entretenus. Je ne me laisse plus surprendre, interpeller, déplacer.

Ce que je dis ici de l’Evangile, je pourrais le dire évidemment de l’œcuménisme, de mes représentations, de ma manière de le considérer, de le vivre, de mon regard sur les autres communautés.

La question qui fâche, dans l’Evangile, dans notre vie chrétienne, dans nos liens les uns avec les autres, elle est expérience de confrontation, de désillusion sans doute aussi. Colère à la rencontre de ce doute qui s’insinue sur le bien-fondé de mes conceptions. Raidissement à la constatation que cette certitude, que je pensais si solide, peut se désagréger et disparaître peu à peu. Résistance de tout ce que je peux mobiliser de fierté et d’amour-propre, pour ne pas avoir à remettre en cause ma vision.

Cette crainte d’un changement de perspective, cette peur d’une conversion, cet « entre-deux » inconfortable qui renvoie à notre propre responsabilité et nécessité de nous situer, conduisent à rejeter sur l’autre cette responsabilité, noir ou blanc : « Jusqu’à quand vas-tu nous maintenir dans le doute ? Si tu es le Messie, dis-le-nous clairement. »

Mais l’interpeller ainsi, c’est renoncer à prendre position, et c’est aussi essayer de réduire en définitive au silence : « Les Juifs ramassèrent de nouveau des pierres pour les lui jeter. »

Qu’essayons-nous de faire taire, en nous-mêmes et entre nous ? De quoi avons-nous peur ? Quelle menace s’agit-il donc d’écarter ? Quelle vérité voulons-nous nier, écraser, anéantir ?

Il y a dans cette attitude tout le refus d’un appel. Une sorte de refus de la confiance, du changement, du « lâcher-prise ». Un refus d’humilité. Une sorte de fierté qui empêche de se déplacer, une crainte de se déjuger.

Es-tu le Messie ?

« Je vous l’ai déjà dit, mais vous ne me croyez pas. Les œuvres que je fais avec l’autorité de mon Père parlent en ma faveur. »

Jésus ne dit pas tout, ne fait pas tout. Il nous laisse toujours cette marge de liberté pour nous situer vis-à-vis de lui. A moi, à nous, de lui dire, de nous dire à nous-mêmes et entre nous, si nous le reconnaissons comme le Messie, l’envoyé de Dieu, celui qui nous apporte cette ouverture, ce message de lumière et de réconciliation.

L’enjeu, c’est la foi.

Que nous puissions dire aujourd’hui à Jésus : Tu es le Messie, notre Sauveur et notre Seigneur.

Amen.

DEO GRATIAS