Prédication 1 E. Parmentier – 8 septembre 2019 – Culte au temple de Morges
Prédication Morges – « La Parole dans les paroles » – 8.9.2019
Par Elisabeth Parmentier
Lectures
• 1 Corinthiens 1, 22-31
• Luc 1, 39-55
Magnificat version Darby
46. Et Marie dit : Mon âme magnifie le Seigneur ;
47. Et mon esprit s’est réjoui en Dieu mon Sauveur.
48. Car il a regardé l’humble état de son esclave ; car voici
désormais toutes les générations me diront bienheureuse.
49. Car le Puissant m’a fait de grandes choses et son nom est saint.
50. Et sa miséricorde est de générations en générations sur ceux
qui le craignent
51. Il a agi puissamment par son bras. Il a dispersé les orgueilleux
dans la pensée de leur coeur
52. Il a fait descendre les puissants de leurs trônes, et il a élevé les
petits.
53. Il a rempli de biens ceux qui avaient faim, et il a renvoyé les
riches à vide
54. Il a pris la cause d’Israël, son serviteur, pour se souvenir de sa
miséricorde
55. Selon qu’il avait parlé à nos pères, envers Abraham et envers sa
semence, à jamais.
Prédication 2 E Parmentier – 8 septembre 2019
Prédication
Pour un livre, une seule chose compte : qu’il touche les lecteurs. Qu’il inspire, anime,
que ce qui y a été posé ressuscite.
D’autant plus, nous l’espérons de la Bible : que ce qui court entre les lignes, qui se
propage de paroles bibliques en paroles de témoins vienne résonner comme « Parole
de Dieu » – ce que Dieu veut révéler de lui pour nous.
Tout ce que nous savons de lui ne nous est connu que par des témoignages
d’hommes, dans des langages bien humains et non dans une langue sacrée et
surnaturelle.
Il nous fait cette confiance que dans ces paroles où s’expose toute la grandeur et aussi
toute la misère et la violence humaine, dans ces histoires très terre à terre, quelque
chose de sa gloire est à découvrir.
Mais voilà – la Bible, ce sont souvent des textes ennuyeux, décalés, parfois choquants,
des vieux mots, des situations passées – alors on préférerait trouver Dieu ailleurs…
mais comment être sûr de le reconnaître ?
Le poète Rilke écrit à un jeune poète : « Pourquoi cherchez-vous Dieu comme si vous
l’avez perdu ? Qu’est-ce- qui vous empêche de projeter sa venue dans le devenir et
vivre votre vie comme des jours douloureux et beaux d’une sublime grossesse ? Ne
voyez-vous pas que tout ce qui arrive est toujours un commencement ? »
C’est pourquoi j’ai choisi Marie et sa petite parole qui renverse les conventions –
comme une parole enceinte de possibilités !
***
Cette louange de Marie est incroyable lorsqu’on considère qu’elle est une femme
simple – qu’elle n’a aucune autorité pour prendre la parole (et d’ailleurs c’est peut-être
simplement une parole chuchotée entre femmes, entre elle et Elisabeth, un secret bien
gardé, ou une exclamation projetée dans son intérieur, avec pour seul témoin le
silence…. Mais qu’importe la force, c’est une parole puissante à la manière des
prophètes, tellement à l’inverse des imageries pieuses de la vierge dans la tradition.
Parole subversive ! Mais qu’est-ce qui lui donne cette audace ?
Bien sûr chez Luc l’Esprit saint joue des siennes, et l’ange Gabriel a déjà travaillé ! Et
Marie n’est pas seule, dans ces premières pages de l’évangile tout un réseau de
personnages et de louanges se croisent, comme une agitation qui passe d’un témoin
à l’autre, qui se relaie avec des tonalités diverses, qui lorsqu’on le lit provoque une
effervescence. Zacharie a entendu de l’ange la naissance d’un fils, mais devient muet
et quitte le Temple ; sa femme est enceinte mais ne dit rien; 6 mois plus tard Gabriel
est dépêché chez Marie pour lui annoncer aussi un fils ; elle se dépêche de courir chez
Elisabeth ; l’enfant encore en gestation tressaille en reconnaissant un messie à peine
conçu ; puis les langues se délient : Elisabeth annonce l’accomplissement, Marie dit
sa louange ; Jean Baptiste naît, Zacharie bénit le Seigneur ; Jésus naît et les anges
l’annoncent aux bergers, qui eux-mêmes vont l’adorer et propager la nouvelle, qui
circulera de témoin en témoin, comme un grand rire !
Prédication 3 E Parmentier – 8 septembre 2019
Marie, elle, comme tout ce mouvement, tire sa force de la mémoire d’Israël, longue
mémoire prophétique : l’attente est accomplie. Marie confesse le Seigneur de
« Sauveur », même « mon sauveur »unissant sa vie, son peuple à celles et ceux qui
vont l’écouter.
Cette parole prophétique ne reste pas au passé, mais nous rejoint, car elle exprime ce
qui fit le scandale et l’espérance de générations et générations après cette époque. La
louange dans la bouche de la femme enceinte est conjuguée au passé composé, mais
a été reprise par des milliards de personnes au long des siècles dans une prière
devenue liturgique, avec les verbes au présent : « son amour s’étend d’âge en âge sur
ceux qui le craignent » « déployant la force de son bras il disperse les superbes ». Une
puissance de langage intemporelle !
Il n’y a là rien qui puisse rebuter les protestants ! Au contraire c’est même là le coeur
du message biblique, la clé qui retourne les situations. Le coeur du chant, c’est Dieu
qui se révèle en Jésus de Nazareth comme celui qui renverse les catégories et fait de
celles et ceux qui ne sont rien, des parlants, des témoins. Témoins que tout pourrait
être différent …si on osait entrer dans ce mouvement.
Et cette relativisation des positions est même devenue la base des droits des faibles
– ceux qui ont reçu ont pour tâche de protéger ceux qui n’ont pas eu cette chance.
C’est même un véritable programme politique, pas seulement spirituel, et les vieux
mots déploient bien des commencements si on les entend comme un vrai projet à
poursuivre.
***
Mais il y a plus encore – il n’y a pas que les mots, comme dans d’autres livres. Dans
la Bible, quand Dieu parle, c’est après qu’il ait agi, et les témoins parlent pour dire ce
qui s’est déjà passé. Marie dit l’incroyable qu’elle vit : le Messie va naître ! Ou plutôt
c’est le rédacteur de l’évangile qui, 70 ans après JC, redonne à Marie ces paroles pour
témoigner de l’incroyable qui fut vécu. Marie elle-même devient une parole en tant que
telle, une image du choix de Dieu :
« Il a regardé l’humble état de son esclave », des vieux mots, qu’on a remplacés dans
le Magnificat de la liturgie catholique par « Il s’est penché sur son humble servante ».
Mais j’ai gardé ici la traduction Darby parce qu’on y a respecté quelque chose
d’essentiel, surtout pour les protestants.
L’humilité n’est pas une bonne traduction parce qu’elle fait penser à la modestie, et
nous imaginons cette bonne Marie si modeste et si vertueuse, et choisie par Dieu pour
toutes ces qualités bien rares…. Or ce n’est justement pas cela ! Martin Luther, dans
son commentaire du Magnificat, se bat contre l’erreur de l’Eglise médiévale qui affirme
que Marie a reçu une faveur de Dieu par sa vertu. Et Luther de s’énerver : non Dieu
lui a fait grâce, il ne choisit pas ce qui est vertueux, mais ce qui ne peut se prévaloir
de rien, d’aucune grandeur naturelle – quelqu’un qui est « ordinaire », et c’est pourquoi
la grâce est gratuite et pas réservée. Luther traduit par « Niedrigkeit », la petitesse de
Marie. Une femme, comme le traduit Darby « d’un humble état », de condition simple
– et la grâce est justement incroyable parce que Dieu ne regarde pas au mérite !!!
Prédication 4 E Parmentier – 8 septembre 2019
Elle était quelqu’un d’improbable comme mère du Messie, et c’est pourquoi elle est
une puissante image de la création de Dieu possible à partir du tout petit, comme la
première création. Ce qui implique qu’en chacun-e de nous aussi Dieu peut
transformer les choses les plus tordues, même si nous ne nous sentons pas dignes.
***
Marie et sa petite parole qui dit pourtant Tout, est aussi une puissante expression de
cette petite Bible, apparemment si insignifiante dans les grands discours, faible parole
où l’enjeu est de RECONNAITRE le sens de l’oeuvre de Dieu qui se poursuit.
Et un autre niveau encore : l’enfant ici à peine en gestation est « la » Parole, celui que
l’évangile de Jean appelle « la parole faite chair », le passage de Dieu dans le monde.
On peut comprendre, comme il est écrit, que« les siens ne l’ont pas reconnu ».
Comment reconnaître la gloire du Messie dans la pauvreté de Jésus, dans une vie
nomade interrompue par une mort choquante ? Mais si justement toutes les catégories
sont renversées, il devient bien possible de le « reconnaître » à l’envers, en revenant
de Pâques…
***
Un esprit malin pourrait me dire que c’est un texte trop beau, trop facile. Mais si on est
endurant dans la lecture, il n’y a guère de texte biblique qui ne recèle pas des germes
subversifs. J’ai failli choisir un texte ennuyeux comme la généalogie de Jésus. Là il
faut dénicher, dans l’énumération fastidieuse de plusieurs générations d’hommes, 4
femmes peu recommandables avant Marie, et non juives ! Et ceci chez Mathieu, dans
l’évangile le plus judaïsant ! Comme ils ont été courageux de nous montrer une lignée
de Jésus qui n’est pas de pure race !!! Ouvrir la bible c’est courir le risque de tomber
sur ce qui dérange, une Parole non domesticable et irritante. Si on veut reconnaître
Dieu, ce n’est pas un dieu pépère, mais Celui qui ne laisse pas en repos, qui envoie
en responsabilité pour un monde de plus grande humanité. On peut être sûr qu’il est
reconnaissable dans une parole toujours exigeante pour la vie personnelle, sociale,
politique, et heureusement dans une annonce de miséricorde et une puissance
d’espérance qu’on cherche vainement dans d’autres discours actuels. Nous en avons
plus que besoin aujourd’hui.
Je finis par ce qu’écrivait Rilke à un jeune poète : « est-ce que cela ne pourrait pas
être son Commencement, à lui, Dieu ?… A la façon des abeilles, nous le construisons
avec le plus doux de chaque chose ».
Nous construisons en poursuivant avec nos paroles une chaîne de témoins qui espère
et demande une attention et un courage soutenus pour un avenir plus humain, plus
réconcilié, dans la relation renouvelée avec le Seigneur.
Même Amen y devient un mot dangereux, parce qu’en le disant nous suivons une
parole engageante, qui nous poussera pour que « cela soit vrai » ! Oui que cela soit
vrai, Amen.