«Possédés… délivrés!»: mieux que la Reine des Neiges!

 

Je vous invite à lire le récit du premier miracle de Jésus dans l’évangile de Marc (alors que dans celui de Jean, il s’agit des noces de Cana). Notre passage est difficile, et nous allons essayer de le comprendre. Il est important, car il constitue comme un titre pour l’ensemble de l’évangile de Marc (en termes savants, on appelle cela un récit «programmatique», procédé courant à l’époque biblique).

 

 

Lectures: Marc 1, 21-28; Deutéronome 15, 12-15 + 18; Galates 5, 1

 

 

Est-ce que vous croyez aux démons, aux mauvais esprits?

 

– Bien sûr, répondront certains, puisque la Bible en parle.

 

– Mais non, diront d’autres, c’est une conception dépassée: les gens d’alors croyaient que c’étaient des démons; en fait, c’étaient des maladies mentales!

 

C’est ainsi qu’un passage biblique comme celui que nous venons d’entendre nous emmène sur des fausses pistes. Parler des démons empêchera les uns de croire en Dieu, parce qu’ils pensent que l’évangile se base sur des notions périmées. Tandis que les autres se sentiront appelés à chercher les esprits mauvais d’aujourd’hui avec ardeur, persuadés qu’il faut imiter Jésus et nous aussi pratiquer des exorcismes…

 

Dans les deux cas, on passe à côté de ce que l’évangile veut nous dire avec ce récit. Marc n’invite pas ses lecteurs à «croire aux démons», cela pour une raison bien simple: à l’époque, tout le monde y croit! On pensait que la terre était plate, posée sur des piliers, et que sous la terre grouillaient toutes sortes d’esprits mauvais, qui cherchaient à posséder les humains.

 

Que cette croyance soit juste ou fausse, cela n’intéresse pas l’évangile. Ce qu’il veut nous faire comprendre, c’est avant tout que Jésus est plus fort que ces démons, toutes ces forces souterraines qui gâchent la vie de tant de personnes, hier comme aujourd’hui. Qu’on appelle cela épilepsie ou esprit impur (et sans doute demain l’appellera-t-on autrement), qu’on appelle cela épilepsie ou esprit impur importe peu; ce qui intéresse l’évangile, c’est que Jésus est sans discussion vainqueur de ces forces souterraines, mauvaises.

 

Marc ne décrit pas le démon; c’est donc que l’important n’est pas là. Mais il y a, par contre, trois détails sur lesquels l’évangile insiste étonnamment. Le premier, c’est le fait que ce miracle a lieu dans une synagogue, le lieu de prière des juifs.

 

Marc racontera ensuite bien d’autres guérisons dans des maisons ou sur les places publiques. Mais le premier démon que Jésus va chasser, il le rencontre dans un lieu considéré par les juifs comme pur, justement là, dit même la Bible.

 

Et ce n’est pas pour rien que cet esprit est qualifié avec insistance d’impur dans la version originale, en grec. Voyez, nous dit Marc avec un clin d’oeil, voyez les prêtres d’Israël, tellement à cheval sur la pureté, sur le respect tatillon de la loi pour ne pas se souiller, ces soi-disant spécialistes n’arrivent même pas à préserver leur lieu le plus pur, la synagogue! Et, ce qu’ils échouent à réaliser, Jésus l’accomplit sans effort!

 

Deuxième détail bien souligné: Jésus par son miracle enseigne. Cette guérison n’est pas présentée comme une preuve que Jésus est fils de Dieu, ni comme geste d’amour ou de pitié. Elle est un enseignement (le mot revient trois fois en deux phrases!). Christ parle, et l’esprit impur obéit. Pas de mise en scène, ni de gestes mystérieux ou spectaculaires: la Parole seule, nue, suffit.

 

Et les convulsions du malade seront le signe, comme dans tous les récits d’exorcisme, que le démon quitte la personne possédée. Avant cela, l’esprit impur tente de discuter, mais le Christ le force au silence et impose sa volonté. Jésus enseigne, et il le fait avec autorité, au contraire des chefs juifs, souligne l’évangile.

 

Les maîtres de la loi ont à l’époque un pouvoir énorme sur le peuple, ils régissent tous les aspects de la vie: le religieux; l’économique; le social; et même le sexuel! Mais ils sont incapables de libérer les humains des forces mauvaises qui les asservissent.

 

 

Jésus, au contraire, passe aux actes: il délivre ce possédé dans la synagogue. Mais voyez, c’est le début d’un autre drame: en donnant la liberté aux autres, le fils de Dieu se met à dos le pouvoir en Israël, il le ridiculise. Jésus prépare la haine qui éclatera à Vendredi saint! Il signe son arrêt de mort. En donnant la liberté aux autres, le Christ du même coup va perdre la sienne! Et voilà pourquoi encore il est à l’opposé des maîtres de la loi, qui eux font tout pour accroître leur pouvoir.

 

Jésus enseigne, et il le fait en se donnant. Ce n’est donc pas une parole sur Dieu, mais une parole de Dieu. Il prêche par l’exemple!

 

Troisième détail. L’esprit impur demande: que me veux-tu? Littéralement: «de quoi te mêles-tu?». Il y a chez Marc une certitude à la base: les forces mauvaises et le Christ ne peuvent que s’opposer. Le combat de Jésus avec les maîtres de la loi, c’est la même opposition: Dieu en lutte contre les puissances qui nous asservissent. Et qui en est vainqueur.

 

Le sujet de ce passage, ce n’est donc ni l’existence des démons (il n’en dit rien) ni le contenu des paroles de Jésus  à ses disciples (on ne les cite jamais); mais la libération.

 

Ce récit d’exorcisme est avant tout un moyen par lequel l’évangile de Marc veut nous toucher, profondément, pour nous dire quelque chose d’essentiel: que Dieu est une force de liberté, qu’il veut nous désaliéner, c’est le but de la mission du Christ sur terre.

 

Ce récit ne parle pas tellement à notre intelligence (et c’est sans doute pourquoi il est si difficile à comprendre!), ce récit ne parle pas tellement à notre intelligence, il la heurte plutôt: il s’adresse au coeur, à l’irrationnel, aux émotions qui vibrent en nous, un peu comme l’épisode de la tempête apaisée. Il ne cherche pas à décrire, à prouver; il veut ouvrir nos coeurs, nos rêves à une dimension nouvelle! À sa force de liberté!

 

Ainsi, nous rejoignons nos préoccupations d’aujourd’hui. En 2021, il n’y a plus guère de personnes qu’on qualifie de possédées du démon, mais il y a toujours autant d’aliénés. Pas seulement au sens de «fou»; mais plus généralement de gens asservis, appauvris, sortis d’eux-mêmes par des forces destructrices. Nous le sommes tous un peu, possédés au sens propre: esclaves d’une drogue, légale ou non; prisonniers de nos TV, de nos bagnoles, de nos ordinateurs; de nos jeux… Ou encore esclaves de l’image que nous voudrions montrer de nous-mêmes; ou de notre recherche de pouvoir, comme les maîtres de la loi; prisonniers de nos colères, de nos rancunes, de notre passé ou de celui des autres; de nos habitudes; orgueil, vengeance, manies, esprit mouton,  tout ce qui nous sort de nous-mêmes.

 

Avez-vous remarqué? L’esprit impur parle tantôt en «je», tantôt en «nous». Combien de nos contemporains sont aussi possédés parce qu’ils n’osent pas être eux-mêmes, et ne savent pas dire «je»?

 

Le Christ veut nous redonner la liberté, ou davantage de liberté. Et nous faire retrouver notre propre identité. La TV, la bagnole, l’ordinateur ne sont pas bien sûr des démons,  ils ne sont pas mauvais par définition (même la colère!). Ils ne le deviennent que si nous nous laissons posséder par eux; s’ils nous font perdre notre liberté, notre identité.

 

Combien se laissent posséder par l’argent, alors que ce serait plutôt à nous de le posséder!

 

Lorsque j’étais au Cameroun, nous aimions chanter une chanson qui disait «Tout est fait pour la gloire de Dieu… Tout dépend de ce que tu en fais!» Les jeux, le foot; le chant, la communauté; la vie; et toi; et moi; même le pouvoir: «Tout est fait pour la gloire de Dieu… Tout dépend de ce que tu en fais!»

 

Mais comment reconnaître quand on est victime d’une telle aliénation? Peut-être justement quand elle nous fait dire, comme le possédé de l’évangile: «De quoi te mêles-tu, fils de Dieu?»

 

Tous, peu ou beaucoup, nous sommes possédés par des forces inhumaines. Est-ce que nous savons présenter nos difficultés à Jésus en lui demandant son aide, ou bien le maintenons-nous à une prudente distance? Si nos contemporains se rendaient compte qu’il est bon de venir au culte non par devoir, mais pour laisser Jésus nous restituer notre identité profonde, et nous rendre à notre vocation de liberté!

 

Ce lieu de culte, ce matin, n’est pas une synagogue. Et Jésus ne nous appelle pas à devenir exorcistes. Ce lieu de culte,   et notre foi chrétienne veulent permettre aux hommes, aux femmes et aux enfants d’aujourd’hui d’entrer plus profondément en relation avec la parole et l’enseignement du Seigneur, qui seuls peuvent «libérer, délivrer», comme le chante la Reine des Neiges!

 

«Dieu fait de nous, en Jésus Christ, des hommes libres.

Il vient en nous, par son Esprit: qu’il nous délivre!» Amen

 

Jean-Jacques Corbaz