La peau, le toucher, n’est-ce pas pas un des chemins qui nous permet d’entrer dans l’intimité d’autrui ?  N’est-ce pas aussi ce merveilleux organe qui nous protège des agressions et des maladies ? Le lépreux qui s’avance vers Jésus n’a plus ni l’un ni l’autre.

 

Une théologienne, Marion Muller-Colard, dit que « souffrir de la lèpre, c’est perdre sa peau de ne plus pouvoir la risquer au contact des autres ».

Et au lépreux, il lui est refusé aussi de garder visage humain, puisqu’il le doit le cacher et s’avancer en criant « Impur, impur »…pour que chacun puisse s’écarter de son chemin.

 

Oui, un lépreux au temps de Jésus, et avec lui, bien d’autres malades de la peau, ce sont des exclus, des exclus de toute réalité sociale ou religieuse. Un lépreux, il est obligé de vivre à l’écart, paria parmi d’autres parias…

Non par tant en raison de sa maladie elle-même  mais de l’impureté que l’on attache aux symptômes qu’il présente.

Une impureté qu’il va donc incarner dans sa personne toute entière, et qu’il fait aussi porter à ceux qui le toucheraient. Une impureté qui dure tant que dureront ses symptômes.

Rien de prévu pour l’enlever, aucun rituel, aucun geste…le sacrifice, il ne sera à faire que pour en signifier la fin.

 

Quelle audace alors, pour cet homme dont nous parle Marc, que de quitter son enclos et de venir se jeter à genoux aux pieds de Jésus ! Et quel respect puisqu’il fait appel à sa capacité de choisir : « Si tu le veux… purifie-moi… » « Si tu le veux, rends-moi au monde des humains, fais de moi un compagnon de la vrai vie! »

Jésus ne s’écarte pas. Il est touché jusques dans ses entrailles…tout au fond de lui-même…remué par la même tendresse que Dieu, le Dieu de miséricorde, à la fois Père et Mère qui dit un amour qui porte à la vie.

Et voilà Jésus qui joint la parole et le geste : il étend la main, le touche et il lui répond :

–        Je le veux, sois purifié.

« Aussitôt la lèpre le quitta. »

Sa guérison, Jésus lui demande de la faire certifier, pour qu’il puisse réintégrer la communauté des hommes. Il a le souci de la loi, il a le souci qu’il puisse s’en aller et retrouver la paix !

 

Voilà pour moi qui résonne comme ce poème de Frère Christophe de Tibhirine:

 

en pleine chair

Amour tu viens

en plein visage

m’offrir      ta grâce

c’est toi

je peux venir

à pleine bouche

prendre     ton nom

…et m’en aller de toi

remis en paix

 

J’ajouterai, vivant d’une telle joie.

 

Oui, la joie du lépreux est si grande qu’il n’arrive pas à se taire, mais qu’il veut la partager avec tous ceux qu’il rencontre…quand bien même Jésus l’a enjoint de n’en rien dire. Il en témoigne avec abondance. C’est lui, l’exclu qui devient prophète.

Sans réaliser peut-être qu’il fait ainsi de Jésus un paria…Pour un temps, Jésus ne va plus oser entrer dans les villes. A l’isolement, lui, n’est pas condamné, Ce sont les foules qui viennent à lui. Les cœurs se sont ouverts.

 

Où en sont nos cœurs à nous aujourd’hui ?

Ne vivons-pas un temps où sont de plus en plus nombreux ceux que nous traitons en paria ?

 

Je peux en faire une liste…dont je crains fort qu’elle ne soit longue…mais qui m’interpelle moi-même.

 

Je m’interroge. Les handicapés…quel regard je pose sur eux ? Est-ce que je ne suis pas souvent dans l’évitement, comme si une part d’humanité pouvait leur être escamotée ? Combien de fois n’ai-je pas réalisé – souvent dans l’après-coup – que j’avais croisé « une chaise roulante » plutôt que quelqu’un ?

 

Et comment comprendre toutes ces démarches – pleines certes de sentiments honorables, celui d’éviter la souffrance –  qui visent à empêcher la naissance d’un enfant malformé ou malade ? Est-ce que cela vient pas signifier, d’une certaine manière, que seule une vie saine est une vie qui a le droit de se déployer ? Un couple de mes amis a eu une petite fille handicapée, et on leur crûment demandé pourquoi ils n’avaient « rien » fait.

 

Je m’interroge…

 

Nos journaux sont remplis des noms de nos parias modernes : les pauvres, ceux qui demandent l’aide sociale – et dont on imagine trop souvent qu’ils sont des profiteurs, les drogués, les migrants, mais aussi les moches, les gros, les noirs, les vieux, bref tous ceux qui dérangent par leur différence.

 

Et cela se joue malheureusement si fortement dans le domaine religieux…Comme si le fait de croire offrait une assise telle qu’elle permette de juger et de décider qui fait partie des bons et qui fait partie de ceux à exclure.

 

Notre monde d’aujourd’hui gronde et nous effraie, il nous encourage à nous barricader…à nous protéger de coups…sans que nous ne voulions réaliser que notre protection n’est rien d’autre qu’un violence rendue…

 

Jésus, lui, il n’en a que faire de se protéger. Il ira jusqu’au bout dans son amour. Il est en contact, il connaît l’humain dans son intimité, il y est sensible. Il touche, il embrasse, il soigne,  il prend sur lui…Il s’offre. Dans le respect et la liberté. Jamais il ne s’impose, et même pour celui qui ne peut le suivre, comme le jeune homme riche, il a un regard d’amour.

 

Ce qu’il dit, comment il est en lien avec autrui, tout cela ne devrait-il pas m’amener à me laisser toucher moi-aussi jusqu’à l’intime de soi. Si je le veux…

N’y a-t-il pas à voir une invitation à nous avancer nous-mêmes avec nos propres lèpres…pour les lui présenter et nous en laisser guérir ?

 

Mes lèpres ont pour nom jugement, mépris, intolérance…mais aussi blessures parfois si profondes qu’elles donnent, pour un temps, le sentiment d’appartenir au monde des parias plutôt qu’à celui des vivants. Ce qui m’a manqué longtemps, c’est l’audace de ce lépreux, l’humilité de reconnaître que seule je n’y arriverais pas, qu’il y avait en moi une faille, que je devais travailler mon désir, bien caché et déguisé, de toute puissance…

 

Le lépreux ne force rien : il est prêt à l’échec… Lui qui  vit la contrainte dans tout ce qu’il est, dans tout ce qu’il vit, il ne supporterait pas à son tour de contraindre. Il demande à Jésus : « si tu le veux…si tu veux que nous dansions ensemble dans un communion d’amour qui efface nos différences ? Où nous osons nous toucher peau à peau ? Où nous pouvons nous montrer dans tout ce qui fait notre pâte humaine, sensibles l’un à l’autre et non plus endurci, sensibles et confiants chacun avec ses ténèbres et ses fragilités, mais chacun aussi avec ses appels à la joie et à la paix ? Sensibles et capables d’audace parce que assurés de notre liberté et de notre capacité à repartir ensuite remis en paix…

 

N’est-ce pas ainsi que nous avons tous à nous laisser interpeller ? Tous nos préjugés ne disent-il pas une capacité d’aimer repliée sur soi même un manque d’audace, une peur des contacts qui font vivre, et des rapprochements qui élargissent ?

 

Ecoutons la petite voix qui dit nos envies d’ouverture et de paix; osons quitter ce que nous pensons être notre droit à être tranquilles, pour accepter d’être touchés par la souffrance des autres, pour être émus jusques dans nos entrailles. Conscients que Dieu n’a personne d’autre que nous pour faire advenir sa paix.

 

Jésus est le fils de la tendresse de Dieu, il donne à chacun visage d’humanité… sans frontières, sans préférence. Ou peut-être si, avec une préférence pour les petits, les malades… pour les laissés pour compte. Il met ses pas dans les leurs…Il met ses pas dans les miens, si j’ose reconnaître ma faille, et lui demander « Si tu le veux ».

 

Oui, Jésus connaît nos abîmes. Il vient en faire le lieu de nos résurrections. Encore et encore, inlassablement…

Questionnons-nous ? Où est notre envie de nous laisser déplacer…quitte à en payer un certain prix, celui d’un souffrance, de celle qui fait grandir ? Jésus ne l’a-t-il pas montré lui-même ?

 

Il ne s’agit pas de changer simplement de conduite sur un plan moral, de vouloir devenir « quelqu’un de bien », mais plus profondément de nous laisser évangéliser et ouvrir à Dieu, le Dieu de Jésus, qui souffre avec son fils, et avec tous les humains.

 

Couche par couche, osons devenir plus humains. Laissons-nous entrer dans un mouvement d’accueil et d’abandon, pour que toute rencontre devienne promesse, parce que, si nous le voulons, nous sommes « capables de Dieu ».
Amen