Prédication sur Jean 15, 1 à 12 – Esaïe 5, 1 à 6 – 1 Jean 3, 18 à 20

Claire Hurni – 3 mai 2015

 

A chacune et à chacun de nous, Jésus confie :  » Ce que j’ai de plus cher au monde, c’est toi. Garde moi dans ta vie! Sois fécond, s’il te plaît, et demeure uni(e)à moi.  »

 

Il nous le dit, avec une image familière de son temps, celle de la vigne.

Pour ceux qui l’écoutent, parler de la vigne de Dieu, c’est parler de son peuple. Et les prophètes parlent d’elle comme d’une personne, parfois reconnaissante, parfois décevante, comme nous le dit ici Esaïe. En vain, son propriétaire a attendu une belle récolte.  » Qui a-t-il  à faire que je n’aie déjà fait pour elle?  » Frustré, déçu, il la laisse aller à son sort. Qu’elle se débrouille entre ardeurs du climat et ronces qui envahissent.

 

Jésus se présente comme étant lui la vraie vigne: un seul cep avec tous les sarments unis à lui. Le vigneron, c’est son Père, qui pratique une taille soigneuse, pour que le cep soit vigoureux. Qui enlève les branches devenues sèches, les rameaux gourmands et inutiles. Qui prend tout particulièrement soin des rameaux qui peuvent porter du fruit. Il coupe, pour que la sève puisse monter et les sarments grandir. Et il importe que ces rameaux-là restent étroitement unis au cep. Oui, c’est de lui, par lui,  que leur vient leur vie… « Sans toi, je ne peux pas vivre, sans moi, vous ne pouvez rien faire, demeurez en moi », voilà ce que nous dit Jésus.

 

Et il ajoute :  » Si quelqu’un ne demeure pas en moi, il est comme un sarment qu’on a jeté dehors et qui se dessèche. On le ramasse, on le jette et on le brûle.  » C’est un constat, pas un jugement : c’est comme cela que l’on fait. Mais Dieu continue d’espérer pour ce rameau devenu cendre, pour cette vigne devenue terrain vague et désert.

 » Puisque tout ce que j’ai mis de protection et d’attention n’a servi à rien, j’en tiens compte. Même si tu dois en souffrir et passer par la douleur de la soif et de la stérilité. C’est un temps nécessaire, pour que puisse surgir un nouvel enfantement. »

Jésus insiste, cela n’est pas notre mort que Dieu veut ni une vie racornie et sans vitalité.  Tout au contraire, il désire pour nous une vie en abondance, riche de fruits, animée par un amour véritable, celui qui ouvre à la Joie.  » Toi, tu seras une grappe généreuse, sucrée, et juteuse qui réjouira et désaltérera. » Tu seras, pour toi et pour les autres.

 

Voilà qui nous fait envie…mais n’est-ce pas plus facile à dire qu’à faire ! Oui, comment faire si je me sens une grappe chétive et qui a du mal à grandir ? Comment faire si je ne me sens pas aimée ? Comment faire si je pense ne pas savoir aimer ?

 

Comment faire si je ne me sens pas aimée ?

 

Lorsque quelqu’un me dit : « Dieu ne m’aime pas, Dieu ne m’écoute pas », il me confie quelque chose de douloureux… Et quand il ajoute :  » Dieu, je n’y crois plus « … voilà qui vient souvent en écho à des traversées inacceptées, voire inacceptables de la vie.

Inutiles et même inadéquates seraient mes tentatives de vouloir lui prouver le contraire.

Ces aveux, je l’accueille, et avec le temps – et il faut s’en donner (souvenons-nous de Job) – je l’encourage petit à petit, à parler de ce lien cabossé, à le questionner. Dieu qui est-il pour toi ? Comment le vois-tu ? Un Dieu, sévère qui exige, qui punit, qui nous gêne dans la spontanéité de notre être…qui refuse qui nous sommes. Comme s’il était là pour enregistrer et noter nos défaillances et pour s’en souvenir ensuite le jour venu. Ou un Dieu avec lequel nous imaginons avoir passé une sorte de contrat qui protégerait notre vie.

Ce Dieu là, culpabilisant, rejetant, défaillant, cela n’est pas le Père dont nous parle Jésus, c’est le dieu que nous-mêmes, avec nos histoires et nos imaginaires, nous nous créons…

 

Une théologienne Marion Muller-Colard en parle ainsi : [si Jésus dit ]« Je ne juge personne », …c’est parce qu’il sait combien profondes sont nos ténèbres et terrifiante cette vie crue à laquelle nous sommes nés. Il sait aussi que nous avons plus d’aptitude à consolider nos malheurs qu’à les consoler. Il sait que les enclos fermés de nos systèmes nous projettent plus loin dans nos enfers que le malheur lui-même…, que nous sommes la seule espèce vivante qui double sa peine à se sentir maudit en plus que d’être malade. Il sait – et n’est-il pas d’ailleurs venu pour cela ? – que les significations perverses que nous donnerons aux événements nous feront plonger en désespoir plus sûrement que les événements eux-mêmes. Il sait notre faculté à nous mettre au ban, à ployer sur le regard imaginaire d’un Dieu totalitaire. » (L’Autre Dieu, Labor et Fides, 2014)

 

Ce chemin difficile, cela a été le mien. Le vôtre peut-être aussi. Rappelons-nous encore et encore : Jésus ne juge personne, Dieu n’est pas contre nous.

Quand nous le pensons, c’est que nous le travestissons. De déception en déception, nous passons alors de l’amour à la colère ou à l’indifférence. Ou à la haine.

Nous avons à reprendre, et il y faut parfois beaucoup de temps, notre manière de le voir et de vivre. Dieu est créateur et Jésus l’affirme : Il nous aide à grandir, il cherche à nous rendre toujours plus féconds et vivants. Il nous veut debout et libres.

 

Renoncer à ce que nous nous sommes imaginés, c’est dire que nous nous sommes trompés. Et voilà qui passe souvent comme aveu de faiblesse…voire même de lâcheté…Notre siècle aime les fonceurs, les décideurs…La tentation est grande de jeter comme on dit le bébé avec l’eau du bain: Dieu, je n’y crois plus .Oui, Il faut du courage pour accepter nos fragilités et nos erreurs, pour les reconnaître et les mettre en mots et nous risquer au changement.

Vous l’aurez deviné, sortir d’une telle impasse n’a rien d’un voyage vers la zénitude. Cela secoue : la dynamique est celle des soins du vigneron à sa vigne. Il faut consentir à être émondé, à nous défaire de ce qui est mort pour que la vie puisse rejaillir, comme dans un accouchement de soi-même, avec tout ce que cela veut dire d’inévitablement douloureux.

 

 

Et comment faire si je pense ne pas savoir aimer

 

Aimer – de l’amour agape dont parle ici Jésus –  cela n’est pas un élan spontané du cœur, qu’il suffirait d’attendre  béatement. C’est une décision, un positionnement, qui mobilise mon intelligence – ma volonté, peut-être encore plus que mon cœur, et qui me demande parfois de passer par dessus ma sensibilité (là, je pense au cas très concret de m’approcher de quelqu’un qui sent mauvais, ou que je trouve laid, ou qui me fait peur et m’impressionne). Aimer, c’est choisir d’aller vers ceux que je ne trouve pas aimables, cela n’a rien d’une grande victoire sentimentale. C’est choisir de tenir à ce que Jésus demande lui-même : faire preuve d’un véritable amour qui se manifeste par des actes.

Par un positionnement concret – qui tienne compte à la fois de mon choix et de celui d’autrui. Se respecter et respecter.

Aimer, c’est un exercice.

Observer et noter comment les choses se passent dans le quotidien, voilà un cheminement que décrit ainsi Maurice Bellet :  » Espérer la relation bonne. Si elle se donne, lui éviter toute ombre…Envers quiconque, autant que faire se peut, le respect; ne pas faire souffrir, autant qu’on peut; ne pas mentir, autant qu’on peut. Essayer en toute relation la vérité de cette relation, à chaque fois singulière, unique. En acceptant qu’on n’est pas maître.. (toujours prêt à apprendre: pas tant dans les livres qu’en soi-même. Ne détruire personne, autant qu’il m’est possible. Ne pas haïr, ne pas juger…la paix, autant qu’il m’est possible. Ce qui me paraît bon et que je peux faire, le faire. Ce qui m’échappe, le supporter. » (La traversée de l’En-bas, Bayard, 2005)

 

J’ajouterais : Choisir de me relever quand on m’a fait souffrir; ne pas en rajouter, ne pas exagérer, ne pas me laisser envahir par mes peurs ; m’éveiller à un élan nouveau…pour ne  pas en rester à la haine. Pour laisser le passé être le passé.  Me relier au présent, voir autrui comme il est et non comme je me l’imagine ou que je voudrais qu’il soit.

 

Alors, tout ce qui est présence véritable à l’autre devient une dimension d’amour, même la plus simple ou la plus petite. Et c’est cela qui compte!

 

Chacun de nous, nous sommes responsables de nos frères et sœurs en humanité. Les proches comme les plus lointains. Notre recherche de bien-être, notre peur de manquer ne nous auraient-elles pas fait perdre le sens de notre responsabilité humaine ? Les nouvelles nous disent les masses menaçantes de réfugiés, les hordes grinçantes de djihadistes de tout-bord. Elles disent des masses, oui, et nous oublions les personnes, chacune avec son visage, ses souffrances et ses espérances, avec toutes les violences qu’elle a subies ou celles qu’elle fait porter à ceux qu’elle aime mais qu’elle a dû laisser.

Personne ne devrait avoir à perdre sa dignité d’humain. Alors veillons et refusons de nous laisser envahir par un sentiment de tristesse et de lassitude qu’autoriserait l’absence d’espoir. Toutes les nouvelles que nous donnent les medias alimentent ce sentiment-là. Si nous gardions en tête les paroles du psalmiste : « Tendresse et vérité vont à leur rencontre, Justice et paix s’embrassent « (psaume 85)…comme un possible!

Oui, osons choisir l’espérance, conscients à la fois de nos limites toutes réelles et des malheurs des hommes.

Oui, osons rendre nos vies plus ouvertes et plus fécondes. D’une vie jaillissante et généreuse, animée par une la certitude que la vie que Dieu offre est celle de joie que donne l’amour choisi.

 

Mais comment cela se fera-t-il ?

Le nécessaire nous est donné : Dieu est Amitié. C’est un mot à entendre, à recevoir, à obéir, à prendre, à manger…pour en vivre! (Christophe Lebreton, Aimer jusqu’au bout du feu, Ed. Montecristo, 1997)

Dieu est Souffle de vie, cœur de notre cœur. Il est centre de ce qui est au plus intime de nous : une communion, un échange…Tout comme la sève qui circule du cep aux sarments et du sarment aux fruits. Il nous offre une vie d’union, une cascade d’amour, qui passe de l’un à l’autre : du Père vers le Fils, du Fils vers nous et des hommes à leur propre liberté…Dieu nous aime… il  attend dans l’espoir que chacun lui dise : « oui, je viens…que ma vie s’unisse à la tienne ».

J’y reviens : comment cela se fera-t-il ? Choisir de se mettre en prière, pour me maintenir ou m’attacher à nouveau au cep…pour me laisser reprendre par l’élan de la sève qui circule…

Alors, les liens que nous tissons dans l’amour et dans l’amitié, le regard de tendresse, l’attention d’un instant, la parole qui aide, la rancune oubliée, le petit geste répété, tout porte un fruit d’éternité. Tout mène à la joie qui demeure.