Prédication sur Deutéronome 6, 4-7, Lévitique 19, 1-2 et 15-18,
Matthieu 22, 34-40 et 1 Jean 4, 14-16 et 19-21

Aimer, on se fait tous un tas d’idée sur ce que c’est…et on a tous le besoin d’être aimé et d’aimer.
Je vous invite vous crocher au texte et à l’écouter…
Au départ, dans le Deutéronome et le Lévitique, deux lois – simples.
» Tu dois aimer le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être et de toute ta force. » Et  » chacun de vous doit aimer son prochain comme lui-même. »
Avec le temps, à ces deux lois, se sont ajoutés d’autres lois et aussi des interdictions. On en compte 613 en tout. Et selon la tradition hébraïque, ce chiffre correspond au nombre des os que compte un humain (248) additionné du nombre total des jours que compte un an (365). Ceci vient signifier que la loi imprègne l’entier de la vie et de la personne, qu’elle lui est toute proche pour lui rappeler son alliance avec Dieu. La difficulté vient de la complexité à connaître et observer correctement toutes ces lois.
Demander à un rabbi – comme Jésus – de pointer l’essentiel, et de définir ce qui constitue l’intention profonde de Dieu, ce qui fait sens pour les hommes, voilà qui se comprend et qui n’a rien, en soi, d’exceptionnel. Ce qui l’est par contre, c’est l’intention qui est derrière la question du Maître de la loi : tendre un piège.
Ce qui frappe dans la réponse de Jésus, c’est qu’au milieu de cette haine, il garde le cap et arrive à la simplification extrême qu’il propose. Il ne va pas chercher sa réponse dans le Décalogue mais dans le Shema Israël, cette prière qu’il récite chaque jour comme tous ses compatriotes… » Ecoute Israël, Tu dois aimer le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être et de toute ta force  » – mais il ajoute  » tu dois aimer ton prochain comme toi-même.  »
Vous l’avez bien entendu : la qualité de l’amour que j’ai pour Dieu doit être la même que celle que j’ai pour autrui ou pour moi-même ! Il n’y a pas deux formes d’amour, une céleste et une terrestre. Les deux sont semblables et les deux sont liées. Quel élan de confiance et d’ouverture ! Quelle abandon et quel émerveillement ! Et cela ne m’est pas proposé comme un choix, mais comme une évidence qui se construit peu à peu. Regardons.

Dieu intervient le premier. L’humain, il l’a désiré, il l’a voulu et il lui a donné le Souffle de sa vie, et son amour. Et puis, plus tard, le voilà qui l’interpelle:  » Ecoute!  »

Jésus, avec son choix nous redit combien l’écoute est fondamentale, combien elle est première. Qui écoute autrui en vérité lui donne la place d’exister – et il se rend lui-même capable d’accueil. Ecouter, c’est commencer par se décentrer de soi pour s’ouvrir à autrui. Ecouter Dieu, c’est nous souvenir qu’il nous a donné à la fois la vie, et la capacité de l’accueillir, et d’aimer.
La question de l’obéissance au commandement donné par Jésus ne se pose pas sur le fait de pouvoir – nous sommes ici dans un climat de confiance, de bienveillance – mais sur le fait de vouloir. Vouloir transmettre ce que j’ai reçu de plus précieux. Choisir d’être à mon tour du côté des porteurs de vie. Pour moi-même comme pour autrui. Laisser se glisser en moi le message du Christ, celui où il me dit :  » De l’amour dont je vous ai aimé, aimez-vous les uns les autres. »
Toute la promesse de notre vie, tout le sens de notre vie, reposent là dessus. Sur ce lien intime tressé entre l’amour de Dieu et pour Dieu, l’amour du prochain et pour le prochain, et l’amour de soi pour soi. Sur ce lien donné et porté par le Souffle saint. Défaire ce lien, c’est ouvrir à toutes les dérives dont nous sommes témoins aujourd’hui.

Arrêtons brièvement sur elles :

• Aimer Dieu et lui seul : cela ouvre à tous les extrémismes, à tous les fanatismes religieux. Que l’on pense aux chrétiens partis en croisades ou aux islamistes d’aujourd’hui, ni les uns ni les autres, en se réclamant de leur Dieu, ne font attention à ne pas nuire à leurs prochains. Qu’ils soient de leur famille ou qu’ils leur soient étrangers, qu’importe : tout est permis.
Et n’aimer que Dieu, c’est s’enfermer dans sa propre vérité, dans ses propres affirmations ; c’est penser le connaître en lui enlevant tout de son altérité et de son mystère.
Enfin, aimer Dieu seul, c’est en fait ne l’aimer que partiellement puisque Lui même, il nous a créés à son image !

• Aimer l’humain et lui seul, peut-être que cela pourrait être bien. Mais notre société – et les autres avant nous – ne nous montre-t-elle pas que nous ne savons pas nous en tenir là ? Nous nous inventons toute sorte de dieux qui nous coupent du respect des autres : le dieu-consommation ; le dieu-argent ; le dieu-laïcité ou le dieu-sciences; le dieu-pouvoir qui m’autorise à disposer de la vie d’autrui; le dieu-travail; le dieu-minceur ou le dieu-beauté qui fait rester toujours jeune. Je pourrais prolonger encore ma liste.

• S’aimer soi-même et soi seul, c’est penser se suffire et ne devoir sa vie qu’à soi. C’est l’histoire de Narcisse, amoureux de son image au point de se perdre. Contrairement à ce qu’on a parfois pensé dans le christianisme, l’amour de soi n’est pas orgueil, ou égoïsme, s’il laisse place à l’altérité. Tout au contraire, il nous permet de nous affirmer et de nous sentir en confiance avec nous-mêmes comme avec autrui. Tout se joue dans ce subtil équilibre qu’il y a à établir entre moi et l’autre. Apprendre à le respecter et à me respecter – Bernanos disait même qu’il est plus facile de se haïr – de ne pas se respecter – que de s’aimer…

Ce lien entre amour de Dieu et amour du prochain, Jean, dans sa première épître, le souligne en disant :  » Si quelqu’un n’aime pas son frère, il ne peut pas aimer Dieu « . Il souligne aussi que l’amour ne nous est pas commandé, mais qu’il nous est en premier donné. L’amour divin, c’est la source jaillissante de toutes nos amitiés et toutes nos amours humaines.
L’amour divin nous engendre, et il est relayé par l’attention, par les gestes, les visages de ceux qui nous accueillent à la vie… C’est cela qui est fondamental.
L’amour est donné. Un enfant ne se désire pas à partir de lui-même. Il est – quand on est dans l’amour – désiré et attendu. Après le désir, après l’attente, vient l’écoute. Un bébé entend déjà dans le ventre de la mère – vers le 5ème mois, et il écoute, puisqu’il réagit et répond, non seulement aux mains posées sur le ventre maternel mais aussi aux voix qui l’appellent. Il y a toute une science, l’haptonomie, qui s’est développée et qui parle de ce lien singulier qui se noue aussi bien pour le père que pour la mère, avec le petit à naître. Désir – attente – puis écoute.

Je le sais, l’amour humain n’est pas un amour idéal. Mais il lui suffit pour surgir, comme l’a montré le psychanalyste anglais Donald Winnicott, d’une mère suffisamment bonne, d’un père suffisamment attentionné, de parents suffisamment à l’écoute. Ce qu’ils donnent à leur enfant fait que le petit s’attache à eux et, parce que ce lien existe, il se laisse entraîner dans le jaillissement de la vie. Et nous les connaissons tous, ces sourires de nouveaux nés qui nous attendrissent tellement.
L’enjeu, en grandissant est de demeurer dans l’amour. Il y faut une intimité, une attention qui se cultivent, qui s’exercent, qui ne sont pas fugaces mais qui ouvrent sur un espace où souffler et respirer, où être simplement. Un espace de gratuité où chacun se sent entendu. Mais qui n’exclut en rien une certaine rigueur. Ce qui doit être enseigné le sera – et là je pense à tout ce qui favorise la vie sociale, avec les règles qui permettent à chacun de trouver à la fois sa place, le respect qu’on lui doit, mais aussi celui qu’il doit à autrui. C’est ce que dit le Deutéronome à sa manière, qui insiste sur l’importance du temps à y consacrer :  » tu en parleras quand tu seras assis chez toi, quand tu marcheras sur la route, quand tu te coucheras, quand tu te lèveras. » Et le Lévitique de souligner l’importance d’une justice équitable qui n’avantage ni un faible ni un puissant mais qui apprend cet élément capital: celui de veiller sur les paroles que l’on dit, donc sur ce que chacun écoute.
Souvent, à entendre parler d’amour, on ne pense qu’à l’aspect sentimental et émotionnel des choses. Or, nous le voyons, l’amour ne se manifeste-t-il pas en premier par mon attention et la vigilance que j’ai à ne pas parler à tort et à travers, à ne pas brouiller l’écoute? Parce que c’est bien de cela dont il s’agit. Ce qui est nous est demandé, c’est d’être attentifs à ne pas faire de nos gestes, de nos voix, de nos regards, quelque chose qui tue et rend la vie absurde. Mais nous sommes invités à choisir ce qui crée la vie et la confiance. Comme elle vient dans ces tout-débuts. L’amour vrai, on pourrait alors le définir avec les mots de Cesare Pavese, un auteur italien du 20ème siècle, qui dit ceci:  » Tu seras aimé quand tu pourras montrer ta faiblesse sans que l’autre ne s’en serve pour affirmer sa force.  »
Il pointe là une dérive de l’amour. Vous le savez, l’amour prend différentes formes que distinguent déjà les philosophes grecs: il y a l’amour agapè, désintéressé, l’amour amitié, philia, l’amour spontané, charnel, l’eros, mais aussi l’amour dévorant et captatif (porneia).

L’amour, c’est un arc-en-ciel, qu’on ne peut réduire à une seule couleur. Il prend corps en nous, à travers nous. L’important est de connaître ce qui nous met en mouvement, pour y voir plus clair avec nous-mêmes et dans notre lien à autrui, en nous centrant plus particulièrement sur la place que nous lui laissons. Toutes ces formes d’amour peuvent exister en nous et c’est même leur coexistence qui nous fait sentir l’amour dans l’entier de notre personne.

Ce qui est difficile, dans l’amour agapé, qui est celui dont nous parle ici Jésus, c’est qu’il demande d’aimer tout le monde, par seulement ceux qui nous plaisent et dont on se sent déjà proche. C’est difficile, cet amour-là. Mais il nous est dit comme une visée: j’essaie. J’essaie encore et toute ma vie, j’essaierai. Même si cela doit parfois me mener à la souffrance et à la douleur. Oui, aimer, cela ne veut pas dire être sans cesse dans la joie et dans l’extase. Aimer, c’est se risquer. Ce que je peux choisir, c’est la bienveillance. C’est l’éducation du cœur, de la volonté, de l’intelligence.
Autrement dit, quelque chose comme  » Détournez vous des railleries, soyez attentifs à vos jugements. Ne faites pas de favoritisme. Mais questionnez-vous :  » Ce que je dis – ou que je me dis – dans le dos de mes proches, est- ce que je suis capable de leur communiquer en face à face, est-ce que je souhaite qu’ils l’entendent ? Osez la sincérité, soyez véridiques, avec tact, acceptez d’être dans l’impuissance – de dire maintenant, je ne peux rien pour toi, mais restez une présence qui écoute. Chacun et chacune, nous sommes  » capables de Dieu « , capables d’accueil, de décentrement. Cultivons notre désir de rester tourné vers Autrui, là où Dieu lui-même nous accueille. Dans une fécondité qui ne nous appartient pas mais qui nous dépasse et permet la rencontre.  »
Aimer, c’est donc une dynamique où nous sommes appelés à avancer avec notre humanité, que nous choisissons d’approfondir jusqu’à découvrir et redécouvrir le divin en nous et autour de nous. Le commandement d’aimer est sans fin…on n’est jamais arrivé. Mais toujours en devenir et en avenir. Toujours porteurs d’une espérance.
Mais que devient aimer, quand on traverse l’épreuve, l’avalanche de haine, la rupture, ces moments de la vie, où on n’est plus en relation ni avec Dieu ni avec personne ? Ecoutons ce que nous apprend l’expérience de Silouane, un moine orthodoxe. Il dit ceci :  » Tiens ton souffle en enfer et ne désespère pas ! » Voilà des paroles étranges, mais qui disent ceci :
Tu as le sentiment que plus rien fait sens, mais il reste ce souffle qui te traverse et te garde en vie ; concentre-toi sur ce souffle, inspire cet air qui te vient d’ailleurs et, en expirant, chasse petit à petit ce qui t’étouffe ! Tu n’as pas à nier l’enfer où tu te trouves. Mets toute ton attention sur ce souffle à la fois ténu et têtu qui te parle encore et encore de la vie. C’est à travers ton corps que le souffle d’une Présence va te parvenir peu à peu, à mesure que la paix t’envahira.  »

Comme une résurrection, comme un amour renouvelé. Ecoute, Dieu est là, dans le murmure ténu du Souffle de vie.
Amen.
Claire Hurni, 26.10.2014