L’Ascension nous dit le retour du Christ auprès de son Père, sa Présence invisible et unie à lui…

Jésus s’adresse encore une fois à ses disciples, il les envoie pour qu’ils parlent de lui et qu’ils soient ses témoins. Il les bénit avant de disparaître dans une nuée qui les soustrait à leurs regards. L’Homme Jésus retourne vers son Père et la part divine de sa personne leur est alors concrètement manifestée.

C’et bien ce que comprennent les disciples qui vivent cette séparation non point dans la douleur, mais avec un cœur rempli de joie (Luc 24, 50-51).

L’Ascension n’est donc pas un temps d’adieu mais celui d’un envoi, qui intervient après que Jésus ait pu redonner forces et confiance à ses amis. Il est revenu parmi eux, non tel un fantôme mais comme l’ami qu’ils ont toujours connu, vivant et mangeant avec eux. Il leur a promis l’aide de l’Esprit, il les a encouragés à affronter les peurs et les doutes que sa mort et sa résurrection ont fait surgir en eux. « N’aie pas peur », « Touche », « Donne », « Brûle de l’amour qui fait vivre ». Voilà ce qu’il leur a confié.

Comme si, dans ce temps de 40 jours qui suivent Pâques, Jésus récapitulait avec eux et pour eux les moments les plus durs que peut apporter la vie. Le temps de la souffrance et de la violence dans ce qu’elle peut avoir de plus extrême. Le temps de la mort, de l’incompréhension et de l’absurde. Et puis le temps du bouleversement de la vie qui surgit à nouveau.

Tout cela pour qu’ils aient le courage de s’engager à prolonger sa vie par leur vie à eux. Par leur manière toute concrète d’être au  monde. Quelque chose qui ne passera pas inaperçu, tout au contraire, mais qui soulèvera interrogations, mépris et persécutions. « Le Souffle Saint vous aidera. Osez vous lancer à parler de moi. Soyez mes témoins. Croyez et vivez ! »

Notre esprit cartésien butte sur cette idée que le Christ est monté au ciel s’asseoir aux côtés de son Père.

Mais s’il ne nous est pas possible de savoir comment les choses se sont passées, il nous est pourtant vital d’en saisir le sens, ou plus précisément la pédagogie. Une pédagogie à plusieurs facettes:

  • Une dimension nouvelle : faire advenir le ciel sur la terre
  • Un position nouvelle : être adulte dans sa foi
  • Une mission nouvelle pour chacun : être témoins du Christ

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  • Une dimension nouvelle : faire advenir le ciel sur la terre

A ses disciples Jésus demande de prolonger non pas seulement ce qu’il a dit et fait mais de faire advenir Dieu sur notre terre.

La nuée, dans le monde de la Bible, a une connotation symbolique. Elle est entre le ciel et la terre, elle nous cache le monde d’en haut, mais pas complètement. Elle nous le laisse entrevoir.

 

Celui qui est appelé vers le Père, pour partager sa divinité, c’est celui qui a annoncé l’Evangile. C’est le rejeté, l’humble parmi les humbles, celui qui a choisi de partager ses repas avec des prostituées ou des collecteurs d’impôts, celui qui tout au long de sa vie, s’est montré ouvert à l’autre quel qu’il soit. Celui qui s’est exposé à l’amour au point d’en mourir. C’est lui que désigne et cache tout à la fois la nuée, pour nous montrer le chemin. Son chemin, notre chemin.

Jésus marche toujours parmi nous, mais pas plus qu’il ne l’a été pour les pèlerins d’Emmaüs, pour Marie de Magdala ou les pécheurs du lac de Tibériade, il ne nous est aujourd’hui immédiatement reconnaissable. Nous avons encore et toujours à le découvrir, porté par ceux qui, à leur manière, témoignent de sa vie et d’avancer avec confiance.

L’interpellation des anges : « Pourquoi restez-vous là à regarder le ciel ? » est une invitation à se recentrer sur notre terre, pour que sa vie ne soit pas une vie pour rien. Pour qu’ils s’engagent à être les relais entre ciel et terre, entre  dynamique de Dieu et dynamique des hommes qui dit aussi  l’inter-dépendance de Dieu et des hommes. Une dynamique qui dit le différence chrétienne. Pierre, dans sa première Epître, insiste sur cette différence : « Ayez une bonne conduite. Plus de vice, de mauvais désirs, d’ivrognerie, d’orgies, de beuveries et de culte des idoles » (1P4, 3). Non pas dans le sens d’une morale restrictive mais afin de garder l’esprit éveillé, et capable du comportement inspiré par le Christ. Ainsi, les païens s’étonneront. Où sommes-nous aujourd’hui, saoûlés d’informations, d’hyperactivisme…où l’esprit disposé à soigner notre lucidité et notre vigilance ?

L’Ascension, c’est donc un tournant capital, qui nous dit le ciel ouvert et le lien fort – constitutif entre le monde de Dieu et notre monde humain.

  • Une position nouvelle : être adulte dans sa foi

Oui, l’intervention des anges les remet en route. Ils ne sont pas orphelins et impuissants. Comme une mère ou un père le fait avec son enfant, Jésus a construit avec eux un lien privilégié et vital. Vous savez, ce lien si fort et particulier, qu’il donne l’assurance d’une présence rassurante. Une présence si rassurante, qu’elle en arrive à en imprégner le petit humain au point qu’elle va lui permettre d’affronter absence et séparation sans se sentir abandonné…

A partir de l’Ascension, Jésus n’est physiquement plus là, mais eux, ils peuvent continuer leur chemin, animés qu’ils sont par ce lien de confiance qu’ils ont construit ensemble. Et devenus d’une certaine manière adultes.

Etre vraiment adulte…Cela a fait remonter en moi un souvenir, celui de ce sentiment tout particulier que j’ai ressenti dans les temps qui ont suivi la mort de ma mère. Quand elle est morte, j’étais adulte, proche de la quarantaine…mais je crois que c’est seulement après que je le suis vraiment devenue, adulte. Par un changement intérieur difficile à décrire mais que je dirais ainsi : ma mère me manquait et je me disais combien j’aurais voulu encore lui demander une chose ou une autre. Mais en même temps, je savais tout au fond de moi, que cela n’était pas nécessaire parce que la réponse, je l’avais déjà ou que si je ne l’avais pas, cela irait aussi. Je pouvais avancer dans ma vie sans elle.

Les disciples peuvent aussi avancer dans leur vie en adultes … Ils vont se mettre « au travail », l’incarner, c’est-à-dire le rendre concrètement présent parmi les humains grâce à la confiance qui les habite et à l’Esprit qui les soutient. A travers eux, le Christ ne sera pas immédiatement reconnaissable… mais c’est par eux qu’il se laissera découvrir… S’ils tiennent bon et poursuivent la dynamique des Evangiles, celle de la Bonne Nouvelle où l’humble, le rejeté, le réprouvé trouvent leur place.

  • Une mission nouvelle pour chacun : être témoins du Christ

Le départ du Christ leur dit leur mission, il dit aussi notre vocation. Celle que nous avons tous en commun, celle des Eglises mais aussi la nôtre, toute personnelle. Notre métier d’homme ou de femme, un métier qui ne connaît pas de retraite!

Et quel est-il ? Notre métier est de devenir toujours plus transparents à Dieu, rayonnants de sa présence pour étendre le ciel sur la terre. Nous sommes nous aussi nés d’en haut, baptisés, appelés par lui, pour être porteurs de sa vie. Et nous sommes d’ici, appelés à entrer en relation avec autrui, comme le Christ l’a été, capables d’accueil.

Tout nous est donné: l’Esprit nous est donné, et l’assurance que nous sommes aimés et bénis. Que Dieu ne nous abandonnera pas.

Tout semble simple…et pourtant, combien cela est complexe. Pas plus aujourd’hui qu’au temps de Jésus, Dieu se manifeste par une toute puissance qui réglerait tout. Il n’est pas immédiatement reconnaissable. Sa logique n’a rien à voir avec notre logique.

Prenons un seul exemple : celui de la violence. La violence éveille à la violence et au désir de vengeance. Mais Dieu, lui, il ne se laisse pas découvrir là où on se laisse happer par la spirale de la haine. Dieu,  il nous suggère une forme de folie : même face à la haine, aimez…et pardonnez. Même si mort s’en suit…Comme il l’a accepté pour son propre fils.

Souvent nous nous laissons envahir par le seul horizon de la terre, avec ses soucis matériels, économiques, politiques, avec ses guerres, et ce au point d’y perdre toute vision d’avenir et de désespérer de la réalité.

Christian Bobin nous interpelle :  » Le courage, écrit-il, n’est pas de peindre cette vie comme un enfer puisqu’elle en est si souvent un : c’est de la voir telle et de maintenir malgré tout l’espoir du paradis.  » (La lumière du monde, 2003)

Et le paradis, ici, parmi nous, il n’existe que si nous faisons notre métier d’homme. Celui que Dieu confie à chacune et à chacun. Sans distinction… La paradis ne résiste pas aux jugements et aux paroles qui blessent; ou aux frontières qui se ferment. Le paradis, il surgit à chaque qu’à la violence, on ne répond pas par la violence. Nous savons combien cela est difficile. Et comme souvent, la violence se déguise sous de bonnes intentions.

Allons ! Ne nous laissons pas envahir par nos peurs, comme si nous étions des enfants que l’on abandonnerait sans défense. Osons avancer, en adultes confiants, laissons nous travailler et soutenir par l’Esprit. Osons voir nos raideurs. Essayons de pardonner, de dire quand nous nous sommes trompé…cela n’a rien d’une faiblesse. Encore et encore, revenons à cet élan de vie et d’amour auquel, comme dans une danse,  Dieu nous convie.

Et avec une sœur de la communauté de Mazille, nous pouvons prier :

Tu nous laisses de toi ce presque rien…

juste quelques dits,

échos d’infini

juste quelques dits

pour trouer la nuit,

pour nommer la vie

juste quelques dits,

plus brûlants que braise…

Tu nous laisses de toi ce presque rien …


En mission de vie

L’amour sera
 Ton vrai testament

Jusqu’au bout des temps. (Trésors de la prière des moines, Bayard, 2006)

Ainsi soit-il.

Claire Hurni – 14.05.2015