Matthieu 1/17 – 2/1

D’abord, il faut dire que ça n’a pas été sa fête.

Pour obéir à une décision surprenante du gouvernement, il avait fallu se mettre en route en cette saison fraîche et peu propice aux déplacements. Courir des risques, les barrages sur la route, les rançonneurs, les éboulements, les contrôles.

Et puis le transporteur était âgé, il n’était plus vraiment fiable. Est-ce qu’il tiendrait le coup ?

Et puis, à l’arrivée, comment est-ce que ça allait se passer ? Ils iraient où finalement ? Il faudrait attendre dans la file pour l’enregistrement. Et d’abord trouver un coin où se loger. Avec tout ce monde en déplacement en même temps.

Tout ça lui trottait par la tête, et encore bien d’autres questions : est-ce qu’on avait pris tout ce qu’il fallait ? avec quoi on allait l’habiller ? est-ce qu’elle aurait assez de lait ? s’il m’arrivait quelque chose, à moi, est-ce qu’elle saurait s’en sortir ? Bethlehem – Nazareth et retour, c’est quand même pas rien.

Non, ça d’abord pas été la joie de la fête, pour Joseph. Joseph, au curieux nom, peu prédestiné alors, puisqu’il veut dire « que Dieu ajoute des enfants à celui qui vient de naître », lui qui n’a pas touché sa fiancée et qui n’a pas encore d’enfant.

« Magnificat, … mon âme exalte le Seigneur, le Tout-Puissant a fait pour moi de grandes choses.

C’est bien joli tout ça, mais quand on est au fait et au prendre !

Franchement, est-ce qu’on a raison de fêter encore Noël ? D’abord, ça peut quand même paraître beaucoup de fêter Noël chaque année. Vous rendez compte : pour moi 72 fois déjà, à 50 ans, cinquante fois, enfin vous faites vite le calcul. Alors, encore une fois ? Cette année ? Quand on sait bien que les gens aiment bien plus ce qui est nouveau que ce qui est vrai. Mais attention ! Quand il s’agit de la vie, dans son tronc, ses racines et ses feuilles… et les racines, ça se prolonge par toute la terre… et les feuilles, ça embrasse tout le ciel… quand il s’agit de la vie, on n’a jamais fini de comprendre.

Et à chaque fête de Noël, on comprend autre chose, ou les mêmes choses, mais autrement.

Ce n’est jamais 50 fois le même Noël; à chaque Noël, pour tout homme attentif, s’éclaire un autre aspect de l’immense Vérité.

Ce Noël qui vient, personne ne l’a encore jamais eu, et personne ne l’aura jamais plus.

Tant répété, Noël est à chaque fois unique.

Et unique aussi la chance qu’il offre à chacun de nous de se recentrer sur l’essentiel.

C’est pour ça qu’aujourd’hui, je vous offre un coup de projecteur sur le marginal de la fête, Joseph.

Parce que pour nous, Noël, c’est d’abord et presque toujours l’évangile de Luc qui en raconte l’histoire, toute auréolée de lumière, résonnant du bruissement d’anges et d’hymnes célestes, d’annonciations et de grossesses familiales. A croire que Joseph joue les utilitaires, relégué dans l’ombre. D’ailleurs regardez les crèches qui fleurissent dans les vitrines ou ailleurs, Joseph est toujours derrière, pour ne pas dire au fond. L’air, embarrassé, de dire : excusez-moi, c’est pas moi. Démonstration sur l’image du billet du culte, dans la crèche minimum (« Nativité autrement ») mais fort parlante, il est bien derrière, à l’ombre de Marie. Vous me direz que les premiers seront les derniers. Marie a quand même mieux réussi sa carrière ultérieure que Joseph ! Vous me direz :

juste retour des choses, il fallait bien que les femmes se rattrapent dans ce monde patriarcal et de machos.

N’empêche que j’aime la sobriété grave et profonde de Matthieu, pour qui la bonne Nouvelle surgit dans le monde tel qu’il est et qui concerne les hommes tels qu’ils sont.

A Marie les douleurs, à Joseph les soucis.

Pensez, découvrir sa fiancée enceinte sans qu’il y soit pour rien. Même si un ange intervient pour essayer d’arranger les choses, l’affaire reste peu claire.

Fils de David, celui qui va naître ? Dieu force l’histoire. En tout cas, celle de Joseph.

Ah non, Joseph n’attendait pas Noël; il n’avait pas préparé la crèche, ni suspendu les guirlandes, ni allumé les bougies. Le cadeau qu’on veut lui faire est bien embarrassant. Le petit Jésus de Luc est attendrissant dans la paille fraîche. Le Jésus de Matthieu bouscule l’histoire, casse le code génétique, dérange les hommes, affole le roi Hérode et contrarie Joseph. Voilà que tout est menacé par l’intervention de Dieu, la raison, le coeur, la morale, la tradition.

Il faut assumer la situation. Et seulement par la foi. La foi qui est toujours une aventure risquée, qui est le choix entre ce qui est raisonnable, et ce qui ne l’est pas. C’est maintenant que tout se joue.

Ce n’est pas parce que Dieu a décidé qu’il a gagné. Joseph a la possibilité, la liberté, de faire échec à Dieu. Dieu se livre entre les mains de Joseph.

Ce n’est que par lui que Jésus sera le descendant de David, le Messie attendu.

L’enfant de Noël est un intrus, un trouble-fête.

Et Marie mit au monde un fils que Joseph appela Jésus.

Selon la tradition juive, c’est le père qui donne le nom. Jésus – Joshoua – José… Dieu sauve, Dieu intervient pour sauver. Plus qu’un nom, un programme.

Et Joseph prit Marie pour épouse; elle mit au monde un fils…

Nous avons si bien rangé Joseph au rang des accessoires, que nous ne savons plus admirer l’admirable : la conversion d’un homme. Le Noël de Joseph, c’est le cadeau de la foi, qui va du non au oui, du refus à la confiance.

Qui peut en dire autant ?

Qui dira : choisis mon toit, ma maison, ma famille, mon nom ?

On dit plutôt : « choisis mon coeur », c’est moins encombrant.

Noël, c’est Dieu qui frappe à la porte du monde et de son histoire, à la porte de ma ville, de mon village, de ma maison. C’est Dieu qui continue à chercher un lieu d’accueil pour y déposer le mystère du salut.

Le salut est entre nos mains. Il dépend aussi de nous que le sens de Noël soit rendu au monde, avec ce qu’il cherche désespérément : la paix – la joie – l’espérance – l’amour.

Dans l’histoire de Noël, Joseph ne parle pas.

Mais il se met en route.

Je me tais.

Bonne route.