Lecture : Jean 20, 11-18

Lecture : Cantiques des cantiques 3, 1-4

Au petit matin de Pâques, tout est déjà donné ! C’est la Vie qui a gagné, mais la Vie reste à accueillir. Au seuil du tombeau vide, tout est donné mais pauvre Marie, comment pourrait-elle saisir d’un seul regard la portée de ce qu’elle ne voit pas. Comment pourrait-elle deviner que dans ce tombeau rien ne manque ?

Et qu’en est-il de nous dans cette période d’après Pâques ? Sommes-nous si différents de Marie ? De Pierre ? Des autres disciples ? Que suscite en nous ce vide, cette absence ? Sommes-nous capables de saisir que plus rien ne nous sépare de Celui qui était mort et qui ne l’est plus ?

 

Ne soyons pas trop durs avec nous-mêmes : la nouvelle est si bouleversante. Il nous faut du temps ! Prenons-le ! Nous avons cinquante jours entre Pâques et Pentecôtes, cinquante jours pour nous préparer à nous regarder comme une communauté toujours prête à reprendre la route ensemble derrière le Christ.

Imaginons que nous ne sommes pas une vieille Eglise, que c’est notre première Pâques et que, comme les femmes et les disciples devant le tombeau, nous avons encore tout à comprendre.

La joie de Pâques va prendre son temps pour s’imprimer dans nos cœurs.

 

Au pied de la Croix, Marie de Magdala était présente. Elle était là, alors que les autres disciples s’étaient enfuis. A la Croix, elle ne disait rien. Elle ne faisait rien. Mais le troisième jour après la mort de Jésus, c’est-à-dire le premier jour de la semaine juive, elle est la première à se rendre au tombeau.

 

Quand ce matin là, Marie sort de chez elle, il fait sombre. Il fait sombre autour d’elle et bien plus sombre encore en elle. Elle va au tombeau pour pleurer.

Quand elle sort de chez elle ce matin là, elle ne sait pas qu’elle marche vers le jardin de la vie, le jardin d’une nouvelle naissance.

Peut-être veut-elle profiter de l’obscurité pour cacher ses larmes ? Peut-être veut-elle être seule un moment, avant que les autres arrivent ?

L’évangile de Jean ne dit pas pour qu’elle raison, elle s’y rend. A priori pas pour y oindre le corps de Jésus. Peut-être s’y rend-elle pour être encore un peu auprès de celui qu’elle aimait même si ce n’est que son corps mort. Elle veut simplement rester encore un peu près de lui.

 

Quand elle voit que la pierre du tombeau a été enlevée, elle court chercher Simon Pierre et l’autre disciple, l’ami de Jésus.

Eux sont entrés dans le tombeau. Pas elle. Marie continue de pleurer. Elle s’en remet à d’autres. Lorsqu’enfin, elle se penche vers le tombeau, elle y voit deux anges. Deux anges ! Tout de même ! Voilà qui aurait pu éveiller chez elle une réaction. C’est comme si elle ne voyait pas les anges ou alors elle ne réalise pas qu’ils sont des anges. Pourtant ils sont certainement éblouissants… Elle aurait pu éprouvé de la crainte ou quelque chose de similaire. Mais non ! Elle est juste là pour chercher Jésus son Seigneur. Elle le cherche de manière presque obsessionnelle. Rien ne l’arrête même pas la vision des anges. La vision de Marie est obscurcie par la souffrance, le sentiment de perte. Elle aime son Seigneur au-delà de la mort, d’un amour qui la pousse à chercher son corps. A ce stade, ni son souvenir, ni ses paroles, ni le sépulcre ne suffisent à la consoler. Elle veut savoir où est son corps.

 

Marie sait ce que signifie être aimée et aimer. Elle se sait aimée de Jésus et elle l’aime en retour. Elle pleure comme l’aimée-aimante qui a perdu son aimé-aimant, comme dans le Cantique des Cantiques où la jeune fille, de nuit, cherche son bien-aimé, brave l’obscurité pour le chercher, interroge les gardes nocturnes et finalement le retrouve dans son jardin. Il est de même dans cette aurore printanière, là où il y avait un jardin, lieu de sépulture de Jésus.

 

Une première fois, les anges lui demandent : « Pourquoi pleures-tu ? ». Marie leur répond : « On a enlevé mon Seigneur, et je ne sais pas où on l’a mis ».

Tout en leur répondant, Marie se retourne pour regarder hors du tombeau. Là elle se retrouve face à face avec un homme. Elle croit voir le jardinier.

Le fait de se retourner a une portée symbolique. Elle n’a plus le regard plongé dans le tombeau mais hors du tombeau. Elle pleure encore ce qu’elle a perdu mais elle ne regarde plus le tombeau ni les anges.

Comme l’aimée-aimante du Cantique des Cantiques, elle croit avoir perdu son amour et elle le retrouve.

Cela ne suffit pas encore. Elle ne reconnaît pas Jésus.

Face à elle, l’homme qu’elle prend pour le jardinier, lui pose la même question : « Femme, pourquoi pleures-tu ? ». Marie pleure pour Jésus mort. Elle pleure par amour. Marie pleure tant qu’elle ne peut pas discerner qui est cet homme. Elle n’écoute pas vraiment. Elle ne peut donc pas reconnaître sa voix.

« Qui cherches-tu ? ». Cette deuxième question, c’est celle que Jésus pose à celui qui veut devenir son disciple. C’est la question qu’il nous pose encore aujourd’hui à chacun d’entre nous.

Ce n’est que quand Jésus l’appelle par son nom : « Marie ! » qu’elle comprend. Elle peut alors quitter son chagrin. Elle est prête à le reconnaître : « Maître » dit-elle.

Notre nom est important. Il dit notre identité. Il nous permet d’exister, d’être reconnu. Lorsque Marie entend son nom, elle se retourne. Elle se retourne pour la deuxième fois. Et là, à nouveau, elle qui croyait avoir perdu son Seigneur, le retrouve enfin. Elle qui avait le cœur si triste, peut être consolée. Enfin !

La force de la résurrection rejoint sa tristesse. Elle la retourne dans tous les sens du terme. Elle reçoit alors non seulement une consolation mais également une nouvelle identité. Elle sera messagère du Ressuscité.

 

Et puis, immédiatement, Marie reçoit cet avertissement : « Ne me touche pas ». Il n’est plus possible que leurs corps se rencontrent comme avant. Le corps de Jésus est dans le sein du Père. Marie doit maintenant croire et aimer Jésus autrement. Et elle qui avait le regard porté vers le passé comprend que son amour pour lui ne va pas faiblir. Il sera autre. Il vivra d’une autre manière.

 

Ce passage de l’Evangile de Jean est chargé d’émotions et d’affection. Il nous ramène au Cantique des Cantiques déjà évoqué, avec dans un jardin un dialogue entre deux protagonistes qui se cherchent, se perdent et se retrouvent. Marie cherche son Seigneur avec un désir profond, un sentiment de nécessité et une persévérance à toute épreuve. Elle pleure parce qu’il est demeuré vivant dans son cœur. En cela, Marie de Magdala nous interpelle : Avons-nous construit une relation personnelle avec Jésus Christ au point que nous le cherchons dans tout ce que nous faisons ? Combien de fois perdons-nous un temps précieux à chercher des choses qui nous emprisonnent, nous laissent finalement vides ou finissent par nous briser le cœur ?

 

Marie quittera ce jardin non seulement consolée, mais également chargée de mission. En tous les cas, c’est bien elle, la première, qui réunit les conditions pour devenir apôtre : Elle a suivi Jésus depuis la Galilée. Elle a été témoin de sa mort et de sa sépulture. Elle a vu le Ressuscité et a été envoyée pour annoncer la nouvelle aux disciples.

D’elle pourtant nous ne savons rien d’une éventuelle présence au sein de l’Eglise naissante. On doit reconnaître le silence dans lequel les femmes disciples sont tombées. Les femmes disciples seront apôtres de la résurrection, puis elles tomberont dans le silence et l’oubli. Aucun souvenir de Marie-Madeleine, aucune mention de cette femme disciple de Galilée et témoin de la mort et la Résurrection du Christ, aucun rappel de celle qui fut envoyée en mission pour annoncer aux disciples : « J’ai vu le Seigneur et voilà ce qu’il m’a dit. ».

 

Et nous ? De quoi voulons-nous nous rappeler à propos de Marie de Magdala ?

Peut-être commençons par nous souvenir de son beau visage, celui de la fidélité quand elle vient au tombeau, ce visage qui nous dit quelque chose de la constance de son amour.

Il nous arrive à tous de vivre des heures durant lesquelles il nous semble qu’il ne sert plus à rien d’aimer. A quoi bon ? Si c’est pour nous faire souffrir ? Si c’est pour épuiser jusqu’à nos dernières forces ? A quoi bon ?

Alors, il sera bon de faire mémoire de Marie, Marie qui se retourne par deux fois sans comprendre, mais qui finit par entendre la Nouvelle.

Elle ne sait pas qu’elle est la première-née d’un peuple. Si seulement elle avait pu se rendre compte qu’elle était suivie dans sa marche nocturne et que, deux millénaires plus tard, nous sommes derrière elle, hommes, femmes, enfants, à entamer le même pèlerinage.

 

Amen