Prédication du 29 janvier 2017

Textes bibliques :

Marc 1, 40-45; Marc 6, 30-34; Marc 10, 17-22

 

Nous venons d’entendre trois textes tirés de l’évangile de Marc qui, tous les trois, font mention de la pitié que Jésus ressent. Mais le mot « pitié » de nos jours a bien certainement une connotation plutôt négative. Qui souhaiterait que nous ayons pitié de lui?

La traduction littérale du mot hébreu est, je le trouve, beaucoup plus explicite: « ému aux entrailles ». Une expression forte qui indique que tout le corps est mis en mouvement vers l’autre. Non seulement l’émotion, les sentiments mais le corps tout en entier. On dit aujourd’hui encore que « cela nous prend aux tripes » en mentionnant quelque chose qui nous touche au plus profond de nous-même.

Ainsi je remplacerais plus volontiers le mot pitié par le mot compassion. Un sentiment qui me semble plus proche de ce que veut nous transmettre les auteurs des évangiles et notamment Marc. La compassion en effet c’est un élan vers l’autre qui n’est pas réfléchit mais qui nous habite soudainement et profondément créant ainsi une émotion forte en nous. Et si cette compassion n’est pas retenue dans son élan, elle nous amène à partager profondément la peine de l’autre et même plus, à la ressentir.

Mais cela ne s’arrête pas au ressenti. Cet élan de compassion nous invite à aller même plus loin que le partage d’une émotion. Il nous engage à intervenir concrètement pour soutenir celui qui est en face de nous. Celui pour lequel nous devons alors le proche, le prochain.

C’est donc bien de cela, de cet élan fort vers l’autre avec une profondeur qui engage entièrement, dont parlent ces trois textes bibliques écrits par l’évangéliste Marc lorsqu’ils nous mentionnent la pitié de Jésus. Marc qui tout au long de son évangile nous décrit un Jésus très humain dans ses émotions, dans son attention aux autres et dans ses gestes.

Ce matin je vous invite à nous plonger dans ce premier récit tiré du tout début de l’évangile de Marc.

Le récit commence de façon surprenante et abrupte: un lépreux arrive vers Jésus, tout près de lui et il se met à genoux devant lui. Geste déjà incroyable à l’époque de Jésus puisque les lépreux étaient bannis de la société et mis à l’écart.

Personnellement je me souviens des lépreux croisés sur les trottoirs de Calcutta lorsque je visitais ce pays. Des réalités saisissantes difficilement supportables qui bien malheureusement m’ont fait très vite détourner les yeux. Non, je ne me suis pas arrêtée, comme Jésus, pour écouter les paroles de ces personnes qui tendaient leurs mains. J’ai même contourné, j’ose à peine l’avouer, ces corps mutilés.

Ayant ce souvenir dans mon cœur, l’attitude de Jésus me touche alors encore plus profondément.

Non seulement il s’arrête mais il prend aussi le temps de regarder l’homme en face de lui, d’établir un contact et enfin d’écouter sa demande. C’est cette démarche et surtout son cœur grand ouvert qui provoque en lui cet élan de compassion. Jésus, devant cette situation inattendue, est pris de pitié, ému aux entrailles.

Il y a là déjà un vrai contact entre lui et le lépreux. Une vraie reconnaissance de la souffrance de cet homme et c’est déjà un énorme pas sur son chemin de guérison.

Un exemple similaire est celui qui parle d’un épisode de la vie de Saint François d’Assise. Voici la manière dont un de ses biographes nous rapporte l’anecdote :

« Un jour qu’il se promenait à cheval dans la plaine qui s’étend auprès d’Assise, François trouva un lépreux sur son chemin. A cette rencontre inopinée, il éprouva, d’horreur, un choc intense, mais se remettant en face de sa résolution de vie parfaite et se rappelant qu’il avait d’abord à se vaincre s’il voulait devenir soldat du Christ, il sauta de cheval pour aller embrasser le malheureux. Celui-ci, qui tendait la main pour un aumône, reçut avec l’argent, un baiser ».

C’est vrai que bien souvent, comme dans ce récit, la souffrance de l’autre qu’elle soit physique ou morale peut nous faire peur. On peut parfois ressentir un vrai malaise, voir une peur, devant des personnes fortement handicapées. Peur aussi devant la maladie qui condamne un voisin ou un ami. Et il est parfois bien difficile aussi d’aller trouver une famille en deuil: on a peur de ne pas savoir que dire, d’être inadéquat.

Et pourtant si on dépasse cette appréhension, si on se « pousse un peu » comme on dirait chez nous et comme Saint François semble l’avoir vécu, alors on devient tout à coup proche de l’autre en souffrance. Et lorsque la relation est créée, on découvre ou on redécouvre une vraie personne derrière sa maladie, sa souffrance morale ou son handicap. Et l’on se rend compte alors très vite qu’il n’y pas besoin de grands discours mais juste d’oser se laisser porter par la compassion qui est nôtre. Le reste, j’en suis persuadée, les mots et les gestes viennent ensuite tout seuls.

Le reste, les mots et les gestes, c’est ce que vit Jésus spontanément en touchant le lépreux. Il aurait bien sûr pu le guérir, comme il l’a fait à plusieurs reprises, sans le toucher. Mais sa compassion pour cet homme en souffrance, l’invite à faire le pas de plus qui engage tout son corps: il touche. C’est peut-être ce geste-là plus que tout autre qui conduit l’homme lépreux sur un chemin de guérison. Quelqu’un en face de lui a osé le reconnaître pleinement comme une personne. C’est déjà un miracle!

Il en est de même pour St-François. St-François après son premier sentiment de rejet, a osé se laisser porter par le sentiment de compassion que son chemin vers le Christ l’invitait à vivre. Et le baiser que cet homme lépreux a reçu valait certainement pour lui tout l’or du monde.

L’épisode de la rencontre entre St-François et l’homme lépreux a dû être marquante, non seulement pour le lépreux, mais surtout pour St-François lui-même puisque cette rencontre va devenir un des moments les plus connus de sa vie. Sûr que la vie du lépreux a été transformée mais sûr que celle aussi de St-François a pris un tournant décisif.

Un double miracle!

Les deux autres récits bibliques relus ce matin nous font découvrir un Jésus touché plus largement que par la souffrance physique.

Dans le deuxième récit, Jésus d’abord prend soin de ses disciples. En premier lieu en les écoutant. Comme c’est important l’écoute! Et dans un deuxième temps en pensant concrètement à ces besoins humains que nous avons tous: boire, manger et se reposer. Jésus part avec ses disciples dans un endroit isolé. J’aime cette attention du Christ envers ceux qui lui sont les proches. Une belle invitation pour nous à avoir de l’attention envers ceux qui nous sont les plus proches et cela de façon parfois toute simple: un café partagé, une invitation pour un repas, un temps de détente.

Mais le cœur de Jésus est immense et quand la foule vient les rejoindre, loin de s’offenser, Jésus au contraire est touché. Et là aussi Marc utilise ce verbe qui indique un Jésus touché au plus profond de lui-même, touché aux entrailles.

Et cette compassion ressentie, l’engage. Il se met à enseigner et plus tard, pour toute cette foule, il multipliera les pains et les poissons.

Autre situation encore différente dans le dernier texte relu ce matin. Un homme se présente devant Jésus avec cette soif de rencontrer pleinement Dieu. Lui aussi comme le lépreux se met à genoux devant Jésus reconnaissant ainsi sa grandeur.

Jésus à nouveau prend le temps de l’écouter, alors même que c’est un homme en bonne santé, riche et même pieux. La traduction de l’hébreu dit ces mots forts: « Ayant fixé son regard sur lui, il l’aima ». Ce regard en profondeur de Jésus crée une relation qui va au-delà des mots. Jésus découvre la soif de cet homme et naît alors en lui un élan d’amour profond.

Je le crois pleinement lorsqu’on se présente devant Dieu avec cet élan, cette soif de le connaître alors son amour vient totalement nous submerger.

On le découvre dans ces trois textes bibliques, comme d’en beaucoup d’autres, Jésus se laisse toucher au plus profond de lui, jusqu’aux entrailles par la situation de ceux qu’il rencontre. Et avec l’exemple de plusieurs paraboles comme celle du bon Samaritain ou celle de l’enfant prodigue, il nous invite à vivre la même démarche.

Le miracle, je le crois, sera alors double. Une personne ne sera plus seule pour traverser sa souffrance et nous, nous serons, sans aucun doute, transformés par la vraie rencontre et l’élan d’amour qui la conduira.

Amen