Dimanche 11 mars à Morges et à Echichens, Catherine Abrecht

 

Parfois, je me sens forte comme Elie, qui après s’être mesuré aux prêtres de Baal, voit le ciel devenir noir de nuages et la pluie enfin tomber sur la Samarie.

A cet instant, Elie ne doute de rien. L’Eternel lui a demandé d’aller se présenter devant le roi Achab et d’annoncer qu’Il ferait tomber la pluie. Le Seigneur a fait brûler le sacrifice préparé par Elie tandis que, dans celui des prêtres du faux dieu Baal, personne n’a vu la moindre étincelle.

Seulement la reine Jézabel et le roi Achab savent parfaitement que cet épisode s’est terminé dans un bain de sang. Elie et ses gens ont tué les 450 prêtres de Baal et, bien sûr, la reine Jézabel veut lui rendre la monnaie de sa pièce. Elie doit fuir pour sauver sa vie.

Il a vu le pouvoir de son Seigneur. Il sait qu’Il qui peut tout faire. Et puis… plus rien. On cherche à lui ôter la vie. Il a peur. Il se sent rejeté de tous. Il est seul.

Il vient de marcher pendant 40 jours et 40 nuits. Il est maintenant dans la montagne de l’Horeb.

Et c’est alors que Dieu se révèle à lui, mais Il ne fait plus dans une démonstration de force. Dieu n’est ni dans l’ouragan, ni dans le tremblement de terre, ni dans le feu. Il est dans un souffle, un murmure de vent.

Et c’est là, dans cet espace si ténu, si fragile qu’Elie peut dire sa peine, son incompréhension et rencontrer Dieu à nouveau. C’est dans cette présence discrète et presque impalpable qu’Elie peut retrouver des forces pour continuer son chemin et sa tâche. Il sait que Dieu se trouve aussi dans la faiblesse de ce souffle dont, tant lui que nous, ignorons tout.

 

Parfois, je me sens faible comme les disciples ballotés dans leur barque qui se remplit d’eau tandis que la tempête se déchaîne.

Etre pris dans une tempête est une expérience que nous avons tous fait, être pris dans le vent, les giboulées, être pris par le froid, mouillés jusqu’aux os nous fait instantanément ressentir notre fragilité.

 

Il arrive que la vie secoue notre barque si fort que nous ne savons plus comment retrouver pied, que nous craignons même de ne plus jamais pouvoir le faire. Ils nous arrivent de perdre confiance. Les disciples sont à mon sens tout excusés s’ils ont peur : Jésus dort. Il a l’air de ne se rendre compte de rien. Or l’heure est grave.

Les disciples se fâchent contre lui qui ne fait rien. Ils ont vécu tellement de situations incroyables avec lui, d’expérience inédites et voilà qu’il les laisserait tous se noyer stupidement ? Les disciples ne sont pas n’importe qui pour lui. Ils sont proches, non ? Eh bien, oui ! Ils sont proches. Précisément parce qu’ils sont proches, Jésus n’est pas sur la rive à les regarder trembler de peur. Il est avec eux. Il est dans la même barque. Il est proche d’eux dans tous les sens du terme. Alors quand il les incite à avoir davantage confiance, il n’y a pas là d’affirmation gratuite et théorique.

Quand tout rentre dans l’ordre et que les disciples retrouvent leurs esprits, ils sont envahis par la crainte : Qui est cet homme ? Peut-être perçoivent-ils la force qui pourrait les habiter s’ils avaient pleine confiance en lui, une force qui leur permettrait de tout affronter.

 

Parfois, je peux me sentir forte et faible en même temps. C’est un curieux constat : A priori, chacun de nous préfère la force, et de la force, il en faut pour vivre de nos jours.

On a tous compris qu’il est préférable d’être jeune, en bonne santé, d’avoir un travail, d’être performant, compétitif, rapide, flexible, et d’être intégré socialement.

Toutefois, quand nous parlons de cette force, de quelle force parlons-nous ?

Celle qui nous pousse à nous forger une carapace ? Celle qui nous fait rejeter la personne plus faible de crainte qu’elle ne soit contagieuse ? Celle qui nous évite de regarder notre propre fragilité ?

 

Pourtant l’homme est faible d’entrée de cause. Il n’est même pas capable de se tenir debout à sa naissance. Du simple fait d’être né, nous sommes fragiles. Et de fait, la fin de notre vie nous ramène à cette immense faiblesse.

Depuis le premier jour de notre vie, nous sommes en devenir, c’est-à-dire constamment amené à changer, à aller vers l’inconnu.

On est tous amené un jour à faire l’expérience de la faiblesse.

 

Mais revenons à Paul ! Ce que nous savons de lui, c’est que l’extase mystique a occupé une place dans sa vie, mais ce que nous savons aussi c’est que Paul n’en tire aucun orgueil. Pour lui, le mérite en revient à Dieu. C’est ce qui l’amène à affirmer que ce qui fait sa fierté, ce ne sont pas les révélations qu’il a eues mais ses faiblesses, ses faiblesses humaines, car ce sont elles qui lui ouvrent un espace de rencontre avec le Christ.

Ce qu’il ajoute dans le passage que nous venons de lire, c’est que, précisément pour lui éviter tout orgueil, il lui a été mis une écharde dans sa chair. Cette fameuse écharde a fait couler beaucoup d’encre. Le fait est que nous ne savons pas de quoi Paul a voulu parler, mais ce que nous savons, c’est qu’une écharde est pointue et qu’elle fait mal. Elle provoque de la souffrance.

Y a-t-il lieu de s’interroger sans fin sur la cause de sa souffrance ? Pas forcément. A mon sens, ce qui compte, c’est la réponse qui est faite par Dieu lorsque Paul lui demande d’en être délivré.

Car même si la prière de Paul n’est pas exaucée, Dieu lui répond. Et sa réponse est devenue presque « proverbiale » : « Ma grâce te suffit. Ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse. »

Que peut-on en déduire ? D’abord qu’à l’intérieur de Paul cohabitent les révélations qu’il a entendues et cette souffrance.

 

Paul a toujours lutté contre les super-apôtres. Il récuse le spectaculaire comme étant le signe d’une proximité avec Dieu. Il pourrait s’en vanter lui-même et pourtant il refuse une théologie de la gloire. Sa référence, c’est le Christ et le moins qu’on puisse dire c’est qu’il n’a pas cherché à se prévaloir d’une supériorité quelconque liée à sa condition divine. Il est venu semblable à n’importe lequel d’entre nous, comme n’importe quel homme.

 

Ce que Paul suggère pour nous, c’est qu’en se vantant de notre force — comme le faisaient les super-apôtres — nous risquons de croire que, grâce à nos « super pouvoirs », nous pourrions échapper à notre faiblesse ou nos  fragilités. Or, en tentant d’y échapper, on sort du chemin qui nous mène à Dieu et qui nous permet de la rejoindre. On se coupe de la relation qui nous unit à Dieu.

 

Alors, parfois, je me dis que parler de nos faiblesses pourrait devenir la force d’une communauté.

 

Et si on mesurait la dimension humaine d’une communauté à sa capacité à accueillir la fragilité ?

Cela demande de pouvoir nommer nos fragilités et prendre conscience de nos réactions face à elles. C’est peut-être dérangeant parce qu’on ne peut plus se cacher derrière un discours académique ou une langue de bois. La faiblesse est avant vécue.

Et si aller à la rencontre de nos faiblesses était la condition pour aller à la rencontre de l’autre ?

 

Bien sûr, il ne faut pas non plus tenir un discours trop angélique. La fragilisation peut aussi conduire à la destruction ou à la perte de notre identité. Mais, si elle est bien accompagnée, elle peut aussi contribuer à notre humanisation. C’est là que la communauté a un rôle à jouer.

 

La peur et le rejet de la fragilité nous font passer à côté de notre humanité. Elles nous font passer à côté de l’autre. Faire comme si la faiblesse ne faisait pas partie de notre humanité, c’est participer à ce que notre société soit chaque jour un peu plus ébranlée.

 

Notre humanité est pétrie de fragilité. Nous sommes des êtres qui se cassent, qui passent et qui sont par définition fragiles. Observer notre fragilité, la dorloter, la chérir, c’est donner une chance à la vie d’être féconde.

 

Alors parfois, j’imagine que nos carapaces se transforment en coquilles ! La coquille d’un œuf ! Vous me direz : « Une coquille ? C’est quand même fragile! ». C’est vrai ! Je pense même qu’on a le droit de tricher un peu. S’il faut raccommoder la coquille une ou deux fois, même lui mettre un plâtre, c’est pas grave ! Mais ce que je crois aussi c’est que la nature a bien fait les choses. Quand l’oiseau est prêt, il lui suffit de lui donner quelques coups de becs sur la coquille pour la briser. Quelle chance alors que la coquille soit si fragile, sans quoi l’oiseau ne saurait jamais qu’il n’est pas seul sur terre !

 

Amen