Prédication :

Psaume 119/97 à 104

Jacques 1/19 à 27

Evangile de Jean 14/27 à 31

Bien-aimés de Dieu,

A l’approche de chaque fête nationale suisse du 1er août, j’ai en tête cette question : qu’est-ce qui permet à un peuple si divers par les langues, les cultures, les confessions, de rester ensemble et de vivre en paix, qu’est-ce qui en fait la cohésion ?

Bien sûr l’on peut convoquer l’histoire. Et trouver la réponse dans la lente et patiente construction de l’Etat fédéral dans la seconde moitié du 19ème siècle, dans la paix retrouvée après l’une des rares guerres civiles que la Suisse ait connue, la guerre du Sonderbund entre cantons protestants et cantons catholiques.

Evoquer ce passé assez proche, à l’origine de la Suisse moderne, en tant que théologien, pour y chercher de quoi éclairer le présent et aider à trouver un sens à nos actes, à nos décisions et à nos engagements d’aujourd’hui, évoquer ce passé est une démarche assez classique. Les philosophes et les historiens font de même.

Cette référence au 19ème me semble somme toute assez appropriée. Si l’on en a parfois une image bucolique, campagnes, montagnes, Heidi et compagnie, en fait la Suisse du 19ème siècle ressemble à la nôtre. Il y est alors question de progrès scientifique et de révolution industrielle. Les paysans deviennent ouvriers, et ce développement économique ne va pas sans crises dans le monde du travail. L’Etat fédéral s’emploie parfois péniblement à mettre en place les bases communes à tous, représentées par la politique étrangère, l’armée ou la monnaie.

Aujourd’hui, non seulement la place de notre pays dans le monde est toujours à réfléchir et à construire, mais en plus, à l’instar de l’Occident dans son ensemble, il s’agit de se situer dans des débats qui ne touchent rien moins que l’avenir immédiat de la planète et l’espèce humaine en tant que telle.

Je veux parler de tout ce que l’on entend par durabilité et par « transhumanisme ». Je veux dire surtout quelques mots sur ce sujet-là. « Transhumanisme » est un mot récent, un terme pour décrire une « humanité augmentée », qu’il serait possible d’atteindre d’ici quelques années par l’ensemble des sciences regroupées sous l’acronyme NBIC : nanotechnologies, biotechnologies, informatique, sciences cognitives (ou robotique).

Une sorte de nouvelle révolution industrielle visant, pêle-mêle, à prolonger la vie, à vaincre de multiples maladies, à remplacer systématiquement les humains par des robots non seulement pour les tâches répétitives mais pour d’autres encore, à augmenter nos capacités physiques, intellectuelles, émotionnelles et spirituelles.

Ce qui est mis en question, c’est non seulement la vie de la société, avec par exemple la valeur du travail, l’approche des échanges économiques, mais la notion même d’humain.

Dans un essai récent, le philosophe Luc Ferry pose exactement la bonne question, et situe le contexte, quand il se demande si l’économie dite « collaborative » (uber par exemple), annonçant selon certains la fin du capitalisme et l’avènement d’un monde de gratuité et de souci de l’autre, représente vraiment l’avenir qui nous attend. Il écrit : « N’est-ce pas, à l’inverse, vers un hyperlibéralisme, vénal et dérégulateur, que nous nous dirigeons ? » (page 4 de couverture « La révolution transhumaniste »)

Je posais tout à l’heure la question : qu’est-ce qui permet à un peuple si divers par les langues, les cultures, les confessions, de rester ensemble et de vivre en paix, qu’est-ce qui en fait la cohésion ?

Eh bien la question se déplace, elle devient universelle : qu’est-ce qui permet à l’être humain de continuer à être humain ? Et comment approfondir l’idéal philosophique de la régulation, tant pour les sciences du vivant que pour l’économie, la vie sociale, l’informatique et la robotique ?

Avec ces questions, à la recherche de ce qui peut nous aider dans notre tradition à avancer sur cette réflexion, je vous propose non seulement un extrait du Psaume 119, dit souvent « Psaume de la Loi » tant il décline ce thème de multiples façons, mais aussi une strophe d’un poème, lui aussi du 19ème siècle, qui vous dira certainement quelque chose.

Vaudois! un nouveau jour se lève,

Il porte la joie en nos cœurs ;

La liberté n’est plus un rêve,

Les droits de l’homme sont vainqueurs.

De notre antique dépendance

Chassons l’importun souvenir,

Et du plus riant avenir

Osons concevoir l’espérance !

Que dans ces lieux règne à jamais

L’amour des lois, la liberté, la paix !

L’amour des lois, la liberté, la paix.

S’il existe un élément fort de régulation, c’est bien la loi. Les Vaudois chantent l’amour des lois, mais je pense qu’il ne s’agit pas d’un respect tatillon et procédurier des règlements !

Dans le Psaume, l’amour des lois, ou plutôt de la Loi, qui est ici synonyme d’Ecriture sainte, est d’abord un amour de Dieu. Et il s’exprime avant tout par la prière : « Ah, combien j’aime ta loi ! Elle occupe mes pensées tous les jours. »

Lorsqu’il s’agit ici de loi, il est question de ce qui est écrit. L’auteur sait combien la mémoire humaine peut se révéler défaillante ! Sa louange affirme aussi la reconnaissance pour l’écriture, grâce à laquelle les hommes peuvent fixer ces mots qui leur disent la volonté de Dieu pour leur vie.

Et cette Ecriture soutient les pensées spirituelles et la prière des humains. Elle n’est pas destinée à être vénérée en tant que telle. Mais respectée et gardée comme source de vie. Et comme garde-fou à toute dérive délirante de l’imagination. Elle structure la vie, permettant à l’être humain d’avoir une vie spirituelle consciente de la réalité. Et de vivre dans sa réalité de façon spirituelle.

L’amour des lois, dans ce sens-là, représente l’équilibre nécessaire à notre vie. L’équilibre du visible et de l’invisible, du corps et de l’esprit. L’équilibre qui tient le cap entre fondamentalisme et anarchie.

En écrivant ces lignes et en menant cette réflexion, je me dis aussi que nous retrouvons dans notre époque une ligne de pensée du 19ème siècle, une fois encore ! Je veux parler du positivisme, avec sa confiance absolue en la toute puissance de la science. En face de lui, nous avons une responsabilité critique en tant que chrétiens et en tant que protestants. Il s’agit non seulement de survivre, mais de continuer à affirmer l’être humain entier et digne, et de rappeler la fondamentale humilité de la démarche scientifique face à toute découverte et face à tout projet, afin qu’elle soit au service de l’humain, et non le contraire.

« Mon discernement vient de tes exigences, c’est pourquoi je déteste toutes les pratiques mensongères. » Une discipline spirituelle, liée à la fréquentation régulière de l’Ecriture, permet de garder le cap. En particulier dans des domaines professionnels où les décisions à prendre, ou les tâches à exécuter, ne sont pas que d’ordre purement technique ou administratif. Mais où ces décisions et ces tâches comportent des enjeux éthiques. C’est-à-dire ont une portée qui risque d’attenter à la vie ou à la dignité humaine.

Il ne s’agit pas en la circonstance de se contenter de réciter des versets bibliques ou de proclamer des déclarations d’intention. Mais il s’agit de s’appuyer sur la référence fondamentale qu’est la Bible, pour nous chrétiens, en faisant usage de notre intuition, de notre cœur et de notre intelligence, ainsi que de notre sens des réalités. Pour tenir le cap et résister au mal.

Passons maintenant au thème de la liberté, avec les orientations que l’apôtre Jacques nous donne à ce propos. Pour moi, la pointe des quelques versets lus ce matin se trouve dans ces mots : « Celui qui examine attentivement la loi parfaite qui nous donne la liberté et s’y attache fidèlement, qui ne se contente pas de l’écouter pour l’oublier ensuite, mais qui la met en pratique, celui-là sera béni par Dieu dans son activité. »

La loi parfaite désigne ici l’Evangile. La révélation de l’Evangile offre à l’être humain une alternative à la fatalité angoissante du mal et de la mort. A cause de la venue, de la parole et de l’action de Jésus-Christ, recueillies dans l’Evangile, le mal et la mort n’ont plus le dernier mot. Est ouvert devant l’homme un chemin de paix et de solidarité actives : « Voici ce que Dieu le Père considère comme la religion pure et authentique : prendre soin des orphelins et des veuves dans leur souffrance, et se garder de toute tache produite par la mauvaise influence du monde. »

J’observe en passant que ce passage correspond de manière assez saisissante avec le texte de la parabole du semeur, lue dimanche dernier : l’écoute et la mise en pratique fidèle de la parole reçue, rappelant la bonne terre et la production des épis !

En d’autres mots, l’apôtre nous dit comment rester humains : par la solidarité et l’engagement envers autrui. C’est par la relation qu’ensemble nous trouvons du sens dans un monde parfois si incompréhensible.

Tout à l’heure je parlais de régulation. J’ai aussi prononcé le mot « structure ». L’Evangile en effet, cette loi nouvelle, nous structure intérieurement, de sorte que nous restions dans ce monde des humains responsables, équilibrés et paisibles. Quelles que soient les circonstances, quelle que soit l’évolution des recherches, des sciences et des technologies.

Paisibles. Les mots de Jésus résonnent : « Ne soyez pas inquiets, ne soyez pas effrayés. »

Paisibles en nous-mêmes, quant à nos choix ou au sens de notre vie. Paisibles face aux ennuis et soucis que nous pouvons connaître. Paisibles face à la situation de notre monde souvent violent, intolérant, malade. Paisibles face à la mort même.

Comme les disciples ont été appelés à l’être, dans cette perspective et cette angoisse de la séparation, lors de la dernière soirée avec Jésus.

« Ne soyez pas inquiets, ne soyez pas effrayés. » C’est la décision demandée aux disciples, presque exigée d’eux, afin qu’ils puissent de façon autonome prendre en mains leur vie, assumer leur foi et leur responsabilité de la transmettre dans le monde.

Paisible je peux l’être, car Dieu me garde dans la confiance. Et il me dit aussi qu’il a de l’imagination. Sa présence peut se manifester encore dans ma vie d’une toute autre manière, encore inconnue, encore à venir, que celle que j’ai expérimentée jusqu’à présent. Je ne suis pas au bout de mes découvertes.

Amen.

DEO GRATIAS