Prédication : Job 42/1 à 6

                    Hébreux 7/21 à 28

Marc 10/46 à 52

Bien-aimés de Dieu,

Ce qui me touche en premier dans l’extrait du livre de Job, c’est la confession de son incompréhension. Il dit son ignorance. Il admet avoir parlé trop vite de ce qu’il ne connaissait pas.

En quelques versets, Job montre qu’il reprend conscience de sa simple condition humaine, de sa place devant Dieu. Il est juste là, je l’imagine debout, les mains ouvertes, parlant calmement, sans cette prétention qui peut être la nôtre, à tous, de croire que nous maîtrisons tout, la création, les projets, les relations, … et peut-être aussi la volonté de Dieu lui-même…

Job a eu des amis, mais depuis quelques chapitres on ne les voit ni ne les entend plus. Ici, il est seul. Il est seul face à Dieu, mais fragile, ouvert, confiant.

Après des mois voire des années d’épreuves, de confusion, Job se recentre dans ce face à face où il peut être lui-même, éloigné de la perverse théologie de la rétribution de ses amis (je devrais peut-être dire idéologie).

S’il est bon de se retrouver en communauté pour un vrai partage de l’Ecriture, un encouragement mutuel, une écoute réciproque bienveillante, il est nécessaire de prendre à l’occasion de la distance avec des personnes qui, pour être parfois de bonne volonté au départ, deviennent toxiques au fil du temps.

Job est ici rétabli. Mais durant une longue période racontée en quelque 40 chapitres, il y a eu les plaintes, les questions, les inquiétudes, les descriptions de souffrances, et puis les argumentations respectives des amis, longues et parfois maladroites. Des argumentations cherchant à justifier tout le système de la rétribution, un système de pensée qui veut que si un malheur arrive à quelqu’un, il y est forcément pour quelque chose !

Cette conception des choses dit : il y a en toi ou en ta famille de la méchanceté. Quelqu’un a dû commettre, ou alors c’est toi, des fautes affreuses, donc voilà. Quelqu’un maintenant paie, tu paies, par la maladie, l’infirmité, la folie ! Dans ce sens, pensons à cette exclamation, quand il arrive un ennui ou un malheur : « mais qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu ?!… »

Job a ainsi connu, traversé, la souffrance et la faiblesse, ainsi que la solitude qui va avec.

Pour Jésus il en a été de même : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? », s’est-il écrié sur la croix.

L’on en a aussi un reflet, de cette souffrance et de cette solitude, dans les versets de la lettre aux Hébreux. Il y est question de prêtrise et de sacrifice. Ceci est au centre de la vision du peuple d’Israël depuis des générations : pour approcher Dieu, pour entrer en relation, solliciter et recevoir son pardon de nos fautes, nous avons besoin de Temple et de sacrifices. Pour offrir ces sacrifices, il existe une corporation de prêtres. Ils sont en somme les intermédiaires entre le peuple et Dieu. L’on passe par eux pour vivre l’essentiel de la foi.

A la fois pour affirmer le rôle unique du Christ, à la fois pour signifier qu’il ouvre le chemin directement de l’humain à Dieu, l’auteur du texte superpose Jésus, le prêtre et le sacrifice. Jésus assimile en sa seule personne le prêtre et le sacrifice. Jésus est compris à la fois comme l’agent et l’objet du sacrifice.

En cela il est seul, et il est le seul. « Il a offert un sacrifice une fois pour toutes, quand il s’est offert lui-même. » Seul Jésus se tient devant Dieu, dans cette faiblesse humaine acceptée, partagée, assumée, et ouvre ainsi le chemin de ce face-à-face possible, sans crainte, de l’être humain avec Dieu lui-même.

Nous l’avons vu, c’est ce que vit désormais Job. Job en effet a compris quelque chose. Com-pris. Il a pris en lui, pris avec lui, intégré, cette connaissance de Dieu au sens de la relation. Dieu a cessé d’être un étranger pour Job, peut-être même plus profondément encore qu’avant son épreuve, alors que déjà il vivait et agissait en croyant fidèle.

La position de Jésus rejoint celle de Job. En ce sens que ce qui est possible pour Job l’est désormais aussi pour tout être humain. Jésus se tient en effet, debout, seul devant Dieu, lui présentant l’humanité, ayant partagé sa fragilité, ses épreuves et sa souffrance, et demandant à Dieu de faire grâce à cette humanité.

L’Evangile d’aujourd’hui nous l’illustre également, cette fragilité, cette épreuve, cette souffrance, par ce moment de la destinée d’un homme, Bartimée, des ténèbres à la lumière, du repli sur soi à l’ouverture, de la dépendance économique à l’autonomie, mais surtout de la position assise et passive, à la position active : le saut sur ses pieds, debout devant Jésus, puis en marche, avec Jésus.

L’aveugle Bartimée mendie. Pas d’autre possibilité pour cet exclu de la vie sociale et économique. Mais cet aveugle ne manque pas de voix dès qu’il entend que Jésus passe tout près de lui. Il ne manque pas de voix et déjà là ne se laisse pas enfermer dans son statut, ni intimider par le service d’ordre qui pense que Jésus a mieux à faire !

Bartimée va, comme Job, passer de la dépendance à l’indépendance, parcourir librement un chemin de libération, du point de vue de la vie et du point de vue de la foi.

D’abord Jésus, par des intermédiaires, l’invite à s’approcher. « Lève-toi, il t’appelle. » Première étape, abandonner la posture du mendiant, du « sous-homme », de celui qui n’a pas sa vraie place dans la communauté. Résolument, l’aveugle choisit de se mettre debout, de déposer aussi cet attribut de sa « fonction » de mendiant, ce manteau qui le rend reconnaissable comme tel, et de marcher vers Jésus. Quelques pas sans doute, et sûrement à tâtons, mais il répond ainsi, en homme déjà debout, à l’appel.

Deuxième étape : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » Ça paraît pourtant évident ! Mais Jésus ne contraint pas. L’aveugle a le choix. Il peut s’exprimer devant Dieu sur sa propre vie, sur sa santé, sur son corps, sur le sens que va prendre sa destinée. Pour Jésus, l’aveugle Bartimée, tout comme chacun et chacune de nous, n’est pas objet, mais sujet de son amour. Interlocuteur à part entière, libre encore une fois de choisir. L’aveugle demande alors à être guéri. Cette guérison signifie une rupture avec sa vie passée. Et sans doute prive-t-il ainsi sa famille d’un certain revenu sur lequel elle compte.

Le texte n’en dit rien, mais je me dis que la guérison ne change pas qu’un homme, mais modifie souvent un système (familial) qui s’est construit autour, qui s’en est accommodé, qui en tire profit. Il y a dans la famille, ou dans le groupe, un malade, un « patient désigné », qui au fond porte, consciemment ou non, la souffrance, les conflits, les erreurs, de son entourage, et les matérialise par sa maladie. Un relent de cette même théorie de la rétribution dont je parlais tout à l’heure, et contre laquelle Jésus se bat avec la dernière énergie.

Troisième étape : « Va, ta foi t’a guéri. » Va. Va où tu veux. Fais ce qui te semble bon. Agis selon ta liberté retrouvée et ta conviction d’humain et de croyant. A aucun moment Jésus ne demande à l’être humain guéri, pardonné, réintégré, une sorte de « paiement » de la grâce reçue. Il ne lui demande même pas de devenir son disciple.

Jésus ne recrute pas des adeptes. Il nous veut libres de le suivre. C’est ce que choisit alors Bartimée. Et c’est ce que nous pouvons aussi faire, au moment où passe l’épreuve et où se réalise l’espérance en la lumière retrouvée.

                                                                          Amen.

DEO GRATIAS