Autre texte : Zacharie 8/9 à 13

PREDICATION : Jean 15/1 à 17

Bien-aimés de Dieu,

L’Evangile se situe ici dans le registre du don. De la part de celui qui a affirmé « Je suis la vérité, je suis le chemin, je suis la vie », voici cette autre image, celle de la vigne et du vigneron, du vigneron qui prend soin sans conditions de toute la vigne.

Pour commencer, souvenons-nous que dans l’Ancien Testament, la vigne désigne très souvent le peuple de Dieu, le peuple élu. Jésus se situe dans cette continuité : dans la relation avec ses disciples, par sa présence au milieu d’eux et sa force en eux, il constitue le véritable peuple élu de Dieu. C’est le peuple devenu responsable de faire connaître au monde le projet de salut de Dieu.

Dans nos régions, cette image de la vigne et du vigneron, du rameau et du fruit, est on ne peut plus familière. Elle évoque cette interaction constante entre la terre et le soleil d’une part, la plante et son produit d’autre part. L’image porte en filigrane l’attention constante, les soucis et les soins nécessaires, pour que l’évolution de la plante donne d’heureux résultats. Mais il y a aussi cette dépendance vis-à-vis des conditions météorologiques : coups de chaleur, gel, intempéries, tous ces impondérables et ces imprévus qui surviennent sans que le vigneron puisse toujours intervenir pour en limiter ou en corriger les impacts.

L’image continue d’être parlante lorsque nous réfléchissons à l’ampleur de la tâche de l’Eglise dans la société actuelle, lorsque nous réalisons la difficulté à la rendre présente et visible aux bons moments et aux bons endroits. Il y a les initiatives que prend l’Eglise. Et il y a les circonstances dans lesquelles elle se sent plutôt entraînée par des mouvements qu’elle ne maîtrise pas.

L’un de ces mouvements, c’est bien sûr la quête de la vérité, la recherche du sens de la vie que mènent nos contemporains, qui prend d’autres chemins que celui présenté par l’Evangile.

Un autre de ces mouvements, c’est celui de l’indifférence religieuse, la revendication d’une non-appartenance, mâtinée d’une revendication de liberté absolue et de large tolérance.

Quand je dis « l’Eglise », il s’agit bien sûr de l’ensemble des chrétiens du monde. Mais plus concrètement notre Eglise cantonale, notre paroisse, notre région. Parfois nous avons cette claire conviction d’être dans la bonne direction, poussés par le souffle de l’Esprit, dans la présence encourageante et approbatrice de Dieu. D’autres fois, nous naviguons à vue, tâtonnons à tel point que nous nous sentons seuls face aux circonstances difficiles de notre vie et de celle de notre entourage. Et nous ne percevons plus vraiment là où Dieu se trouve dans tout ça…

Mais revenons à la vigne. L’une de ses caractéristiques, c’est la continuité sur des générations. Et dans une famille, la fierté du résultat, le travail, la reconnaissance pour la structure, les odeurs, les saveurs du produit. Tout cela est englobé dans ce mot, le fruit, mentionné par l’Evangile.

Même au prix de grandes difficultés parfois, d’une année à l’autre, à la vigne vient le fruit. Puis le vin peut être créé. Un examen soigneux du texte biblique montre que le mot « fruit » y est toujours au singulier. Dans les propos de Jésus, la vigne dans son ensemble porte du fruit, la vigne comme un collectif portée et dirigée vers un même but.

La logique est tout entière communautaire. Le fruit n’est pas le résultat du travail de chacun, il est le résultat du développement et de la disponibilité de l’ensemble. Pour que « ça marche », la relation de la vigne et du vigneron doit rester vivante, d’où les mentions de la fidélité dans l’enseignement et de l’assiduité dans la prière.

Arrêtons-nous maintenant quelques instants sur l’image des rameaux. Chacun d’entre eux pourrait représenter une activité de notre paroisse ou de notre région. Il est des activités qui se situent dans le registre de l’enseignement et du partage. Il en est d’autres qui ont pour but le soutien, l’accompagnement et l’écoute, ici et au loin. Il en est d’autres qui ont pour but le fonctionnement, la coordination, l’administration, l’échange des informations, les finances Il en est d’autres qui développent un engagement en relation avec d’autres communautés chrétiennes, des associations ou des organismes officiels. Il en est d’autres qui mettent l’accent sur l’accueil.

De ces activités, il en est qui sont centrées sur certaines périodes de la vie et d’autres qui rassemblent tout le monde. Il en est qui sont de la responsabilité des permanents et d’autres qui dépendent surtout de l’engagement des bénévoles.

L’image de tous ces rameaux, qui portent du fruit, nous permet d’englober d’un seul regard ce que notre paroisse, notre région, notre Eglise dans son ensemble entreprennent, les réponses concrètes qu’elles donnent à l’appel du Christ, leur capacité à être présentes sur le terrain, auprès des gens. Les rameaux sont le symbole de la fidélité de l’Eglise, le témoignage de son attachement à l’Evangile. Ce sont aussi les « canaux » par lesquels circule l’Esprit saint pour lui donner vie, pour donner vie au monde et le transformer.

Pour moi en effet, cette diversité de lieux d’engagements, cette recherche constante d’être présents au bon endroit et au bon moment, cette réflexion sans cesse renouvelée sur le rôle et la place de l’Eglise, d’une paroisse, d’une région, dans la société, tout cela c’est l’œuvre du Saint-Esprit, l’œuvre de l’imagination de Dieu, alliée à l’intelligence et à la disponibilité humaines.

Ces activités, ces idées mises en route, ces rencontres, ces partages, ces formations et cette organisation, par là vient le fruit dont parle l’Evangile. Parce qu’à travers ces engagements, des hommes, des femmes, des enfants, sont touchés, interpellés, à leur tour s’engagent dans le grand mouvement de la foi chrétienne. Ça m’encourage, ça me stimule dans mon propre engagement.

Bien sûr, ce petit inventaire que j’ai dressé il y a quelques instants n’est pas un gros paquet fermé. Tout reste ouvert. Car la vie consiste en permanence à allier inventivité et fidélité, à faire la part de la tradition et de l’innovation.

Dans le texte de l’Evangile, il est aussi question de tailler et de couper, de purifier et de brûler. Petit à petit, il est des rameaux qui ne font plus rien passer de la force et de l’imagination de l’Esprit de Dieu, des rameaux qui encombrent la plante, qui la gênent, qui l’empêchent de bien produire, de bien répondre à sa vocation. Il faut les retrancher ces rameaux-là, même si par le passé ils ont fidèlement relayé jusqu’au fruit la sève qui circulait dans la plante. Aujourd’hui, ils doivent laisser la place à d’autres.

Même confrontés à des mesures d’économies, à des non-repourvues de postes, à leurs effets non seulement sur l’emploi des ministres, mais sur les services, les engagements et les projets, nous avons de la peine à renoncer, à poser des priorités, à choisir. Nous ne souhaitons délibérément la mort d’aucune activité, d’aucun groupe, d’aucun engagement et d’aucun projet. Mais nous sommes appelés à renoncer pour laisser naître une nouvelle créativité, pour imaginer comment rejoindre les préoccupations de nos contemporains. Cette taille est difficile à faire dans la communauté chrétienne.

Dans cet extrait d’Evangile, Jésus ne nous donne aucune directive quant à l’organisation de la communauté. Il ne propose ni loi, ni règlement. Mais il pose des conditions minimales pour qu’une Eglise puisse revendiquer ce nom, remplir la tâche à laquelle elle est appelée, donc aussi choisir concrètement ses priorités, pour témoigner de façon intelligente, intelligible et joyeuse de l’amour de Dieu pour tous les humains.

Ces conditions, j’en vois trois. La première, c’est l’entretien soigneux et permanent d’un lien communautaire. Dans le texte, ce sont tous les versets sur l’amour mutuel, sur le dévouement les uns vis-à-vis des autres. En pratique cela signifie le respect de l’engagement d’autrui, la critique uniquement constructive et la prière les uns pour les autres.

La deuxième condition, c’est l’entretien soigneux et permanent d’un esprit de prière. Dans le texte, ce sont toutes les exhortations à demeurer unis à Jésus-Christ, à parler à Dieu de nos besoins, à lui adresser nos demandes. En pratique, cela pourrait signifier qu’à chaque rencontre, un temps significatif soit consacré à un recueillement digne de ce nom, à une prière qui s’en remet consciemment à la direction de Dieu pour ce qui va se discuter, se préparer ou se décider.

La troisième condition, c’est l’entretien soigneux et permanent d’un attachement à la Bible. Dans le texte, ce sont toutes les invitations pressantes à être fidèles à son enseignement, à obéir à ses commandements. En pratique, cela pourrait signifier qu’à chaque occasion de rencontre dans la vie paroissiale ou régionale, de façon consciente, intelligente et ouverte, l’on ait recours à la parole biblique pour être orientés et renouvelés dans la foi.

Quant au fruit de tout cela : tout à la fin j’y reviens. Sans doute apparaît-il dans ces mots tels que « vie », « amour », « sens », « salut », « reconnaissance », qui signifient transformations intérieures, relations plus ouvertes et plus lumineuses, paisible assurance du pardon, espérance et expérience de résurrection pour aujourd’hui et pour toujours.

                                                            Amen.

DEO GRATIAS