PREDICATION :     Joël 2/12 à 18

Romains 14/1 à 10

Matthieu 18/21 à 35

Bien-aimés de Dieu,

Il y a 2 semaines je découvre la manchette du journal La Côte : « Nouvelle opération antiterroriste à Gimel. » Je n’en connais ni les détails ni les proportions, mais une telle information suscite immanquablement incrédulité, surprise et inquiétude.

Presque incongrue, cette nouvelle révèle pourtant une réalité. Le terrorisme n’est pas loin de nous. Il n’est pas seulement en Afghanistan, Syrie, Espagne, France ou Angleterre. De plus, il n’est pas un concept géopolitique seulement.

Il est la résultante d’une attitude humaine qui en vient, par idéologie, par disposition psychologique ou faiblesse de caractère, à refuser la diversité des convictions et des modes de vie, à nier la pluralité des sociétés et des cultures, et cherche à imposer par la force un seul mode d’être, un seul mode de penser, un seul mode de croyance.

Le terrorisme, ce n’est pas que la bombe qui explose ou les rafales d’armes automatiques dans les rues de villes européennes. C’est une perturbation des relations humaines qui induit la non-reconnaissance de l’autre et, partant, le refus du dialogue et du consensus. Le terrorisme est en somme cette attitude de pensée qui en vient à voir l’autre comme une menace, ne veut pas du risque de l’adaptation, du changement, qu’implique la vie dans une communauté humaine.

Et encore, bien sûr, consciemment, le terrorisme représente le choix cynique et jouissif de vouloir et de faire le mal, il concrétise cette position de toute-puissance qui fait se sentir Dieu, disposant à son gré et sans recours de l’existence des victimes.

Ainsi, nous pouvons tous, non pas devenir activement terroristes, mais développer une pensée terroriste, petit à petit, en refusant de laisser à l’autre sa place, de le respecter, d’être solidaire. Nous ne poserons certes pas de bombes, mais nos mots claqueront sec, notre visage se fermera, nous tournerons le dos, des attitudes négatives, dangereuses et destructrices. Oui, le terrorisme peut aussi être moral ou spirituel, à l’intérieur même de nos communautés, au sein même de nos familles.

C’est là très exactement ce que développe l’apôtre Paul dans sa lettre aux Romains, ce contre quoi il met en garde ses interlocuteurs. Nous lisons aujourd’hui quelques versets de cette épître. Une lettre de quelqu’un qui essaie à l’époque de faire le lien entre des chrétiens d’origines et de convictions différentes : les juifs et les païens.

Dans ce chapitre où il encourage les uns et les autres à se respecter avec leurs différences, il écrit ces paroles fondamentales : « Soit que nous vivions, soit que nous mourions, nous appartenons au Seigneur. Car le Christ est mort et revenu à la vie pour être le Seigneur des morts et des vivants. ».

Paul relativise toutes les constructions rituelles, spirituelles, théologiques ou philosophiques échafaudées pour se distinguer les uns vis-à-vis des autres. Dans son discours, l’apôtre invite à revenir à l’essentiel : c’est le Christ, mort et ressuscité. Sans la foi à cette unique vérité centrale, il n’y a pas de chrétiens. Et avec la foi à cette unique vérité centrale, nous appartenons à Dieu, pour toujours.

Il poursuit : voyez-vous, il y a ceux qui estiment devoir respecter certaines règles alimentaires en fonction de leurs convictions, et qui peinent à admettre que d’autres ne fassent pas de même. Et il est d’ailleurs en plein dans l’actualité, lorsque l’on voit les débats, quand ce ne sont pas les invectives, voire des actes violents, entre ceux qui sont véganes et ceux qui ne le sont pas ! Ou les commentaires qui circulent suite au buffet végétarien lors de la récente réception de la présidente du Grand Conseil !

Paul donne un autre exemple : il y a ceux qui pensent que certains jours dans le calendrier doivent revêtir plus d’importance que d’autres, être marqués par des rites particuliers, par des célébrations ou des prières spéciales, et qui peinent à admettre que d’autres ne fassent pas de même. Et Paul interroge, en somme : certes nous sommes différents, nos convictions respectives ne mettent pas l’accent sur les mêmes points. Mais qui sommes-nous pour formuler un quelconque jugement ?

Nous rencontrons aujourd’hui, dans notre « vivre ensemble », aussi ce genre de problèmes. Je cite un collègue théologien, Gilles Bourquin, qui écrit dans l’édition de septembre de Réformés, sur le thème de la tolérance: « Dans nos sociétés pluralistes, nous sommes appelés à faire preuve de tolérance à l’égard d’attitudes que nous n’apprécions pas et de convictions que nous ne partageons pas. Cela suppose que tous, nous acceptions de vivre dans une société démocratique où d’autres ont autant de droits que nous de vivre selon des valeurs différentes. Cette cohabitation n’est pas facile à vivre, car elle suppose un effort d’adaptation à des mœurs qui ne nous sont pas familières. »

En somme, il s’agit d’être enracinés dans notre identité chrétienne, et cette solidité de la foi permet l’ouverture aux autres, qui ne sont ainsi pas une menace. Dans ce sens, l’intégrisme, et son corollaire le terrorisme, seraient plutôt les signes d’une foi faible et remplie de crainte.

Le message publié par le Conseil d’Etat vaudois, à l’occasion du Jeûne fédéral la semaine passée, développe également ces thèmes que je viens d’évoquer. J’en cite ce passage qui parle de l’un des défis actuels majeurs : « … la capacité à proposer de nouvelles traductions sociales de l’impératif du respect de la conscience de chacun et sa dignité, ainsi que de la solidarité sociale, de la lutte contre les injustices et de l’accueil des personnes démunies et des laissés pour compte. »

Ce message du Conseil d’Etat évoque également le 500ème de la Réforme, et l’apport décisif du protestantisme à la démocratie et à la vision fédéraliste de l’Etat suisse. Je cite : « S’interroger sur le sens de la Foi, rester éveillé à la remise en question, voilà qui devrait surtout permettre de construire des passerelles entre les individus, entre les communautés religieuses, et de prévenir l’intolérance. Ce n’est qu’au prix d’une ouverture sincère et volontaire aux différences que l’on pourra continuer de bâtir ensemble une société basée sur la paix, le respect mutuel et la bienveillance envers l’entier du vivant. »

Alors, lorsque je lis le récit de l’Evangile, mettant en scène ce serviteur à qui il est remis une dette phénoménale, je vois en premier le puissant, qui pourrait l’écraser et le réduire à rien, pourtant lui faire grâce. Lorsque dans ce message d’aujourd’hui, il est ainsi question de respect, de tolérance, de bienveillance, il est en somme question de pardon et de grâce.

C’est l’attitude même de Dieu, c’est l’attitude même du Christ, à mon égard, à notre égard. Il choisit de nous regarder par le prisme du pardon, de la grâce. Dommage que souvent, à l’instar de ce serviteur, nous ne l’intégrions pas, et nous prenions la tête, et « montions les tours » pour de minimes contentieux, si ridicules en fait, si faibles de proportions. La dette remise à celui qui étrangle presque son compagnon de service est de l’ordre de plusieurs millions, et l’autre lui doit quelque chose comme 100 balles !

Le pardon, la grâce, la bienveillance de Dieu, nous les retrouvons dans le terme tolérance. Non pas dans le sens d’une sorte de faiblesse ou de naïveté de sa part vis-à-vis de nos erreurs, de nos plans foireux, de notre entêtement dans la rancune ou la méchanceté. Mais dans le sens d’un respect que Dieu a envers notre personne tout entière, l’amour plein et inconditionnel malgré le mal qui nous traverse et parfois nous domine.

C’est le message que nous sommes invités à entendre, à faire nôtre, en ce mois de septembre, particulièrement à l’occasion et à la suite du Jeûne fédéral. Nos ancêtres ont voulu faire de cette journée un moment de prière et d’action de grâces, de pénitence aussi, non pas dans un sens d’humiliation et d’écrasement de soi, mais dans le sens de la reconnaissance pour le pardon, pour la confiance possible en Dieu, de Dieu à notre égard, et entre nous.

                                                                   Amen.

DEO GRATIAS