Autres textes : Psaume 131/1 à 3  Jacques 3/13 à 18

 Prédication :  Marc 9/30 à 37

Bien-aimés de Dieu,

Parlons d’abord du groupe des disciples.

Quand l’Evangile de Marc décrit l’incompréhension et la crainte de cette équipe, devant Jésus et sa révélation de la Passion prochaine, quand l’Evangile de Marc qualifie cette équipe, il les traite en somme de couards ramollis du bulbe. Des trouillards avec pas grand’ chose dans la tête. Des zozos lents à la détente à qui il faut toujours et toujours réexpliquer.

Si l’auteur de cet Evangile dépeint ainsi ces hommes sur le moment, il a aussi sous les yeux dans sa propre actualité, au moment où il écrit, les communautés chrétiennes avec la même difficulté.

Oui sans doute sommes-nous exactement pareils, les chrétiens au long des siècles, à ne pas comprendre vite même quand on nous explique longtemps. Et malgré que nous nous asseyions souvent pour écouter le maître, nous aussi ne sommes pas nécessairement sur la même longueur d’onde.

Que se passe-t-il donc dans l’esprit des disciples ? Qu’est-ce qui bloque ainsi leur intelligence ? Qu’est ce qui les conduit, au moment d’une révélation du Christ sur sa destinée, d’une part à craindre de poser des questions (et aussi de s’en poser), et d’autre part à se soucier de questions de grandeur, d’autorité, de pouvoir ?

Je pense qu’à ce moment-là se produit ce qui arrive souvent dans tous groupes humains, communautés, institutions, entreprises : être préoccupé de sa propre existence à court terme. Se concentrer sur sa propre organisation, son propre fonctionnement, au détriment de la recherche et de la prise de conscience des enjeux à long terme, en occultant la prise d’initiatives et de risques pour agir dans le sens du service à une collectivité, quel que soit son nom.

Et là, à ce moment de l’Evangile, les enjeux à moyen et long terme, ils sont clairs, en tout cas pour le Christ, et pour les lecteurs que nous sommes de ce récit, témoins « à distance » de cette relation, de cette interaction, de Jésus avec ses disciples. Les enjeux à moyen et long terme, ils sont clairs pour le Christ : intuition, conscience, conviction, que son chemin va vers une réalité de confrontation, de souffrance et de mort.

A travers cette réalité à venir, et à travers  l’existence même de cette équipe, qu’il aime, qu’il forme, qu’il implique, à qui il accorde sa confiance, le Christ a déjà devant lui cette pérennité de la communauté petitement constituée. Oui petite pour l’instant, mais appelée à grandir, à se développer spirituellement, à s’ancrer dans la société, à proclamer le message de plus en plus loin, sous la responsabilité de ces quelques hommes autour de lui.

Lorsqu’on lit les Evangiles, on s’aperçoit que la constitution de cette équipe n’a il est vrai pas obéi, à vues humaines, à une analyse poussée des compétences et des potentiels. Jésus n’a pas posé de préalables exigeants. Il a appelé. Ils ont répondu. Et leur formation, elle s’est faite « sur le tas ».

Jésus nous prend là où nous sommes. Ce faisant, il est conscient de ces traits humains qui nous caractérisent : la pensée à court terme et l’esprit réactif, opposés à la vision à long terme et à l’esprit proactif. Mais il ne laisse pas tomber le sujet.

Jésus perçoit bien que les disciples ont un problème. Il est même possible que la discussion des disciples ait été motivée par la crainte. Crainte de devoir prendre le même chemin que leur Maître. Crainte de partager son sort. Peur de la faiblesse. Peur de la dépendance. Peur de ne plus disposer du choix quant à leur vie. Peur de la mort.

Ils parlent entre eux mais pas avec lui. Tout est raconté par le narrateur, jamais leurs propos ne sont cités. Et même lorsqu’il les interroge, ils restent muets.

Quant à sa manière de poser la question à propos de leur discussion, j’y perçois l’ouverture, la bienveillance, l’occasion de reprendre avec eux l’un ou l’autre sujet fondamental de leur ministère commun. Par exemple : qu’est-ce qui est au cœur du message ? Quelles sont les attitudes et postures nécessaires à sa proclamation ? Qui en sont les destinataires ?

Jésus, immédiatement, « casse le morceau », ne veut pas rester sur des non-dits, situe les priorités, les aide à s’orienter à nouveau sur l’essentiel.

Et pour commencer, il s’assied. Certes, c’est l’attitude du Maître qui enseigne (autorité). Mais je ne peux m’empêcher d’y voir une invitation à s’arrêter, à prendre le temps de clarifier ce qui doit l’être. Et une illustration de celui qui ne reste pas debout dans une position de domination.

Jésus se montre concret, pour opposer grand et petit. Il a un geste d’une tendresse et d’un respect incroyable pour un vrai petit, un enfant, qui n’a à cette époque pas droit à la parole, pas d’existence au sens social et juridique du terme, et qui ne compte donc pas. En termes de management durable, c’est une partie prenante oubliée.

Au centre il y a un enfant, une vraie personne, qui a besoin qu’on s’adresse à lui, qu’on le considère, qu’il compte pour les autres. Jésus n’argumente pas avec cet enfant, il ne cherche pas à l’enseigner. Il parle le langage du corps et le serre contre lui, avec tendresse. Et l’enfant reçoit.

Comme lui nous pouvons exister, devant Dieu et avec les autres, tels qu’il nous a créés, dans toutes les dimensions de notre personne. Comme l’enfant, nous sommes appelés d’abord à recevoir, à recevoir notre vie de Dieu, gratuitement, sans arrière-pensée, avec bonheur.

Et ce avant même que nous ne soyons capables de parler, de construire et formuler notre foi, de réfléchir et d’argumenter. Ce qui ne veut pas dire non plus renoncer durant toute notre vie à utiliser l’intelligence, la curiosité, la nécessité d’échanger et de débattre, toutes ces facultés avec lesquelles Dieu nous a créés, et avec lesquelles nous pouvons partager sa présence.

Etre grand, c’est faire l’autre grand. Etre grand, c’est reconnaître l’autre au moins aussi grand que soi-même. Le plus important c’est se relier les uns avec les autres de manière équitable. C’est cela le service. Non pas qui donne tout et renonce à tout. Non pas qui s’écrase pour permettre à l’autre de prendre ses aises et de dominer.

Etre le dernier, se considérer comme petit, comme serviteur, cela signifie revenir aux bases de la foi. Encore une fois : recevoir la vie de Dieu lui-même. Trouver sa place non tout seul, mais constamment en lien. En effet, si nous avons la foi, c’est grâce à d’autres, qui nous l’ont partagée, les croyants de la Bible certes, mais aussi un certain nombre de gens de notre famille, d’amis, de connaissances, qui nous ont éveillés à la foi, nous ont montré le chemin.

Etre serviteur, c’est faire sa place à l’autre, tout en ayant conscience de soi, c’est ce que la Bible nomme ailleurs humilité. Etre petit, c’est donner la priorité à l’amour et au partage. Etre le dernier, c’est rester soi-même tout en refusant de se mettre à tout prix en avant.

Comme reprise de ce que je viens de dire, et dans un esprit œcuménique, je citerai le théologien allemand Eugen Drewermann, avec quelques lignes lumineuses de son commentaire sur l’Evangile de Marc : « Même dans l’Eglise, on ne cesse de s’interroger pour savoir qui est en haut et qui est en bas, qui a la parole et qui est à la peine, qui peut s’avancer ou qui reste aux pieds des autres. S’interroger ainsi, c’est être meurtrier en puissance. Il n’y a qu’une façon d’être vraiment humain, c’est celle que Jésus nous présente dans cette scène : accueillir en nous l’enfant et le laisser vivre en l’autre. Car nous sommes tous enfants d’un même père. Sur le chemin de l’éternité, nous pouvons alors nous comporter en frères et sœurs en reconnaissant la petitesse de ce qui nous paraît grand et la grandeur cachée de ce qui nous paraît si souvent petit. » (La parole et l’angoisse. Commentaire de l’Evangile de Marc, Desclée de Brouwer, 1990 6è éd, p.230)

Jésus est ainsi là en vrai leader, en chef d’équipe, qui cherche à clarifier, réexpliquer, et transmettre sa vision, avec les attitudes et les obligations qui vont avec, et permettent de la réaliser. Il garde une conviction forte, même conscient des difficultés qui vont survenir.

Mais il y a une chose qui me frustre, arrivé au bout de cette lecture. Est-ce que vous avez deviné laquelle ?… (réponses/silence)

Indice : ça concerne les disciples.

Eh bien c’est qu’à la fin de ce passage, l’on n’ait toujours pas entendu la couleur et le son de leur voix ! Mon attente de les entendre réagir, questionner, débattre, s’en trouve déçue.

Je suppose que cela a été le cas, mais que l’auteur de l’Evangile de Marc, qui apprécie la concision, aime être bref et direct dans le compte-rendu des paroles, faits et gestes de Jésus, l’auteur ne juge pas essentiel de commenter ce qu’il considère assurément comme une parole d’autorité, face à laquelle il y a juste lieu de garder le silence.

Quant à moi, je garde une conviction, c’est que toutes les paroles de Jésus nous appellent au partage. Ensemble nous avons à les écouter, à les interpréter et à nous les approprier. C’est en nous tous, communauté, qu’est vraiment la présence du Christ. Et c’est le partage qui conduit à la vérité.

                                                                          Amen.

DEO GRATIAS