PREDICATION : Psaume 89/1 à 53   

 

Bien-aimés de Dieu,

J’ai voulu construire ce culte autour des Psaumes, ces poèmes, ces chants, qui concentrent et expriment toute la réalité humaine : les événements personnels, les sentiments et les relations, l’histoire et la politique, la nature, sans oublier bien sûr la vie spirituelle.

Si certains des Psaumes résonnent de l’une ou l’autre situation particulière, personnelle ou communautaire, celui-ci, lu et médité en entier aujourd’hui, m’apparaît comme une sorte de modèle d’une grande richesse. Il oscille entre reconnaissance, louange enthousiaste de la fidélité et de la gloire de Dieu, conscience de la force d’un peuple, confiance dans les institutions représentées par la figure du grand roi David, redressement après des temps difficiles de doute et d’éloignement vis-à-vis du Seigneur.

Les experts en sciences bibliques discutent de ce Psaume en se demandant la date de sa composition, en s’interrogeant sur le contexte géopolitique en arrière-fond. Ils relèvent l’importance des références à David, identifié au peuple, considéré comme un Messie, intermédiaire entre Dieu et le peuple. Le Psaume évoque tour à tour la joie et l’abandon, l’attitude d’Israël vis-à-vis de l’alliance.

Il est possible que le Psaume ait eu une première version 150 ans avant la suite et la fin. Il est écrit, puis repris, adapté, réinterprété. Et cette indication nous enseigne déjà quelque chose sur notre propre relation à ce texte.

En effet, lorsque nous le prions aujourd’hui, nous le faisons en référence à notre propre époque, à ce qu’il appelle de correspondances avec notre actualité, avec ce qu’il interpelle et questionne, confirme ou conforte, dans nos convictions et la manière de les exprimer. Cette mise en lien avec notre propre contexte de vie nous fait réfléchir, nous enrichit, nous instruit, nous réjouit.

Le Psaume n’est pas déconnecté des réalités. Nous y trouvons des moments de faiblesse, de rupture, de colère, d’humiliation et de mort. Le Psaume n’est pas écrit par des bisounours pour des bisounours. Nous rejoignons le peuple d’Israël de l’époque aussi dans ses inquiétudes du présent et de l’avenir, dans la perspective de la guerre toujours possible, dans la conscience de la fragilité, où jamais l’unité d’un peuple n’est garantie, où la recherche de la paix est difficile et où, les uns et les autres, nous aussi peinons souvent à y apporter notre contribution.

En somme, ce poème biblique est une mémoire vivante à l’image de la cène lors de laquelle nous rejoignons le Christ lui-même et ses disciples, communions avec lui et avec eux, renforçons nos liens avec lui et tous les chrétiens de toujours et de partout.

Mémoire vivante qui raconte la vie, qui renouvelle la vie. J’y pense souvent lorsque je rencontre des personnes qui atteignent un très grand âge, et avec qui nous partageons des souvenirs. Dans ce partage, il n’y a pas que les mots, que le récit, il y a les émotions, il y a les relations, il y a le sens.

Lorsque parmi nos proches, ainsi, il en est qui ont parcouru un long chemin de vie, et pour certains pratiquement traversé un siècle, nous pensons à tout ce qu’ils ont vécu. Les mots paraissent bien petits pour rendre compte de la complexité et de la profondeur, des difficultés et des joies, des relations et des distances, des échanges et des silences.

Ces mots : souvenir, mémoire, se rappeler, ils sont en filigrane de ce Psaume. Le poète y affirme la fidélité éternelle de Dieu. Il chante un Dieu qui tient ses engagements envers ses bien-aimés. Enfin, il interpelle Dieu, pour qu’il se souvienne de lui.

A l’écoute de ce Psaume, et au fil de ma méditation sur les parcours de vie, en préparant ce moment, me sont venues plusieurs images, des images qui disent ce que les vivants éprouvent et ce qu’ils partagent au cours de l’existence. J’ai pensé à ces expressions : tenir tête, cœur à cœur, gros sur l’estomac, tendre la main. Ce sont des images liées à notre corps. Ce corps qui concrétise toute relation à l’autre. Ce corps dans lequel s’inscrit tout ce qui nous touche, de nous-mêmes à nous-mêmes, au plus intime et au plus profond.

Tenir tête, cœur à cœur, gros sur l’estomac, tendre la main. Dans ces quelques images, il y a ce qui est bon et beau, il y a aussi ce qui est pénible et triste. Il y a enfin également, cet interlocuteur parfois si discret, que nous appelons Dieu, qui traverse notre vie, qui nous appelle à la vie.

Tendre la main. Parmi les expressions évoquées, je reprends celle-ci. Dans ce Psaume elle évoque le Dieu créateur, affirmant dès le commencement sa tendresse et sa force, ainsi que son soutien.

La main dans la Bible, c’est autant en parlant de Dieu que de l’être humain, ce qui rappelle et accomplit la création. Celle du monde qui naît, qui vit et se transforme. Celle de ces relations qui donnent corps et sens à notre vie.

Ce même Psaume évoque un peu plus tard le visage et dit de Dieu : « l’amour et la vérité précèdent ton visage » ; et plus loin il est écrit que le peuple marchera « à la lumière de son visage ».

Je l’ai déjà évoqué brièvement, les premiers versets du poème font référence à une époque où le peuple hébreu connaît la paix, la prospérité, la stabilité sociale et politique. Les institutions sont bien en place, les frontières sont sûres. Tout le monde profite de cette stabilité et de cette sécurité.

Le ton de la prière est alors celui de la reconnaissance, de la joie et de la louange. Le poète remercie Dieu pour sa bienveillance envers son peuple, pour les conditions favorables dans lesquelles il peut vivre. Nous nous retrouvons d’ailleurs assez bien dans cette prière, reconnaissants des conditions de société dans lesquelles nous pouvons vivre, approfondir et exprimer notre foi.

Il est ensuite des versets qui décrivent la dégradation de la situation. Le peuple se détourne peu à peu de Dieu. Il traverse des circonstances difficiles : guerre et exil. L’auteur du Psaume met en relation ces épreuves avec le relâchement de la foi, l’indifférence du peuple, qui peu à peu renonce à continuer de placer sa confiance en Dieu.

A la fin s’expriment alors le doute et l’angoisse : « Jusqu’à quand, ô Dieu, te cacheras-tu ? » La vie humaine est courte. Souviens-toi de nous alors que nous sommes dans une situation de détresse, dans la tristesse, confrontés à l’épreuve et à la mort.

Dans toute leur diversité de ton, de thèmes et d’émotions, je pense à l’encouragement que ces versets nous apportent. Et ce qu’ils nous proposent pour contribuer à donner corps et sens à notre vie. Cet encouragement à compter sur la tendresse de Dieu pour nourrir notre tendresse. Cet encouragement à saisir sa main pour continuer à créer, avec force et avec confiance. Cet encouragement à approfondir, en sa présence, la vérité de notre être pour pouvoir vivre heureux.

Il y a cette conviction tellement centrale que la fidélité de Dieu ne fluctue pas en fonction des circonstances. Hier dans la joie, dans la paix, dans la sécurité. Aujourd’hui dans la tristesse, dans l’agitation, dans l’inquiétude. En tout temps assurés de la présence de Dieu, nous appelant à vivre devant lui, dans son amitié, quoi qu’il arrive.

Et ceci surtout dans les temps d’épreuve, que nous sommes invités à traverser comme des moments durant lesquels Dieu ne nous abandonne pas, durant lesquels il continue de nous garder, durant lesquels nous pouvons compter sur sa force et sur son amitié.

Oui, la main de Dieu n’est pas un doigt qui nous accuse ou un poing qui nous frappe. Son visage n’est pas crispé de colère à la vue de nos échecs.

Au contraire, son projet, c’est de nous tendre la main pour que nous ne soyons plus seuls, et que nous tendions la main à autrui.

Son projet, c’est d’approcher de notre visage son visage amical et joyeux, afin que notre vie s’illumine et illumine le monde.

 

                                                                          Amen.

 

DEO GRATIAS