PREDICATION : Actes des Apôtres 8/26 à 40

Bien-aimés de Dieu,

Essayons de faire un petit exercice, pour commencer. Vous pouvez fermer les yeux ou les laisser ouverts, mais être le plus détendu possible. Et pendant une petite minute, imaginer où et comment vous voudriez être ailleurs qu’ici. Chacun de vous peut se redire : où est-ce que je voudrais être ailleurs qu’ici ?

(Temps de méditation).

Je ne vous demande pas à quoi vous avez pensé, cela vous appartient. Mais ce que je sais, dans de pareils moments, lorsque l’on s’en donne la possibilité et la liberté, c’est que notre esprit nous fait bouger, nous déplacer, entrevoir le changement, vivre des rencontres, des souvenirs, des projets.

Cet imaginaire est alors une réalité, avec de vraies émotions, de vraies idées, de vraies perspectives. C’est aussi un peu ce qui se passe dans le récit biblique du jour.

Je reprends les deux derniers versets (39 et 40). Par l’Esprit de Dieu, Philippe est transporté ailleurs, on ne sait comment. Son interlocuteur poursuit joyeusement sa route. Philippe s’attelle à d’autres tâches.

Philippe transporté ailleurs. C’est le rôle de l’Esprit de Dieu qui nous inspire, nous décentre, nous projette, oriente notre destinée, en particulier lorsque, comme l’homme de Dieu, nous sommes réceptifs, consentants, disponibles à sa parole et à son action.

Au cœur et au côté de Philippe, il y a cette Présence qui donne une impulsion, suscite, conduit, oriente. Parfois, nous l’appelons intuition ou hasard, cette part mystérieuse de nous-mêmes ou d’un Autre, qui intervient de façon inopinée, entraîne à la rencontre, à la parole, au partage, à participer à la vie d’autrui. Dans ce récit nous voyons ce mouvement à plusieurs reprises. Philippe s’y conforme, même si nous voyons qu’il va prendre des risques.

Comme au début d’ailleurs. Au risque d’être pris pour un fou, sur l’ordre d’un ange, l’homme de Dieu se lève, il semblerait que ce soit juste à l’heure de la sieste, lorsque le soleil est le plus haut, le plus chaud, et il part en direction de Gaza. Oui, dans le coin, tout le monde sait que la route du sud, à cette heure-là, c’est la fournaise. Personne ne s’y aventure. Du reste on ne sait même pas s’il a pris de l’eau.    

Sous l’angle de la communication et de la proclamation du message, le choix du lieu et de l’heure semblent assez inapproprié et potentiellement peu efficace.

Un ange et une surprenante instruction. Ainsi tout commence. La rencontre avec ce haut fonctionnaire étranger. Son catéchisme. Son baptême. Et toutes les suites : un nouveau chrétien, avec sa joie là où il retourne. Un nouveau chrétien, avec sa conviction là où il continuera d’exercer ses importantes responsabilités.

Au début une initiative de Dieu. Mais rien n’arrive sans la disponibilité de Philippe. Et sans l’ouverture de l’eunuque éthiopien qui se laisse instruire puis baptiser. Dieu choisit de ne jamais agir sans l’assentiment des humains, sans leur collaboration.

Ainsi nous recevons une indication sur l’origine de notre foi : subtil alliage de l’inspiration de Dieu et de la réponse humaine. Tout n’est pas du côté de Dieu. Si l’être humain dit non, rien ne se passera. Et tout n’est pas du côté de l’être humain : pris sous le poids de ses raisonnements et de ses préoccupations, de soi-même, aucun n’irait à la rencontre de Dieu.

Nous recevons aussi une interpellation à propos de l’attitude de l’Eglise. Philippe, ici, la représente. L’Eglise appelée à aller à la rencontre de gens desquels elle ne s’est, jusqu’alors, jamais ou peu approchée. L’Eglise, relais d’une parole révélée par Dieu.

L’Eglise qui n’hésite pas, sans calcul, et sans crainte de se faire rabrouer. L’Eglise qui aborde un haut fonctionnaire (l’Evangile est aussi pour les personnes à l’aise économiquement, à statut social élevé). L’Eglise qui aborde un étranger (Philippe est juif, ce n’est pas évident alors d’imaginer qu’ils pourraient être admis dans l’alliance). L’Eglise qui aborde un eunuque, un homme à l’identité sexuelle indifférenciée, considérée comme problématique, « anormale » et elle aussi motif de rejet (encore un souci jusque dans nos communautés aujourd’hui).

En l’occurrence, on comprend le désir de Dieu : se constituer un peuple au-delà des règles admises par l’institution religieuse. Qui est digne d’être dedans ? Qui doit rester dehors ? Des questions qui perdent leur pertinence.       Dieu se constitue un peuple, appelle à la foi, sans égard vis-à-vis de toutes les limites religieuses, géographiques et culturelles, raciales et sociales, que nous posons constamment.

Et puis, il y a cette question : « Comprends-tu ce que tu lis ? » Le haut personnage se laisse surprendre, se laisse aborder, entre en dialogue. Cet homme est en recherche par rapport à la foi. J’ai lu récemment quelques lignes du philosophe André Comte-Sponville qui dit que le sens le plus probable du mot religion vient du verbe « relire ». Et c’est bien ce que font nos deux personnages : ils relisent ensemble les textes fondamentaux, les interprètent, en discutent, en toute confiance. Ce chemin commun transforme l’être. C’est cette relecture qui les nourrit, les relie, en fait des témoins d’une même conviction, de mêmes valeurs, tout en gardant leurs spécificités culturelles, sociales, leur personnalité.

Cette démarche commune, elle est valable à tout âge. Que dit la Bible ? Comment la comprendre ? Qu’est-ce que je peux en faire dans ma vie ? Est-ce qu’elle va orienter mes décisions, inspirer mes actes ?

De l’extrait d’Esaïe lu par l’Ethiopien, Philippe va interpréter, et ça aussi c’est la tâche de l’Eglise. Il ouvre à une compréhension nourrie d’événements plus récents. Il met en relation les événements de la Passion et de la Résurrection du Christ avec ces textes de l’Ancien Testament.

Et alors, au milieu du désert, de l’eau. Instruit de la foi, le tout nouveau chrétien peut être baptisé. Il appartient désormais au peuple de l’Eglise. Il peut désormais suivre son propre chemin, fortifier sa foi, en devenir responsable, en témoigner avec joie, là où il retourne. Philippe et l’Ethiopien n’ont plus besoin l’un de l’autre. Philippe disparaît, Philippe s’efface, appelé ailleurs.

Et alors, au milieu du désert, de l’eau. A tous ceux qui se découragent, qui se désolent avec l’impression d’une sécheresse spirituelle de notre époque, à tous ceux qu’inquiète l’indifférence vis-à-vis de la foi, à tous ceux que désole la perte d’influence des chrétiens et des Eglises, au milieu du désert, de l’eau.

Un rafraîchissement pour notre foi. Une conviction que Dieu ne cesse pas d’agir. Le Dieu de Jésus-Christ est vivant. Il continue d’inspirer l’Eglise. Il continue de nous entrainer, les uns et les autres, sur un chemin de confiance, d’espérance, de renouvellement.

Pour conclure, encore un mot à propos de Philippe lui-même. J’ai parlé de liberté, d’ouverture, de changement, d’accueil de l’imprévu.

J’ai déjà mentionné cette ouverture à d’autres cultures, à d’autres peuples, que Philippe met ainsi en œuvre en parlant à cet étranger et en l’admettant dans la communauté chrétienne par le baptême. C’est une vision qui va petit à petit se développer tout au long des Actes des Apôtres.

Mais toute cette histoire n’aurait pas été possible sans une transgression, celle des rôles, des responsabilités et des ministères. Philippe a été consacré diacre. Il est censé s’occuper des tables, des veuves et des pauvres, dans et autour de la première communauté. Un ministère mis en place pour soulager les apôtres de toutes ces tâches pratiques.

Mais dans le récit d’aujourd’hui, il endosse pleinement le rôle d’évangéliste, d’apôtre, de prêtre même en conférant le sacrement du baptême.

Alors de deux choses l’une : soit les ministères ne connaissent pas à l’époque de définition stricte des tâches à l’instar des descriptifs de poste et des cahiers des charges en vigueur dans l’Eglise vaudoise ! Et donc au gré des circonstances, les uns et les autres sont habilités à endosser divers rôles, à faire en somme preuve de flexibilité.

Soit effectivement la répartition des tâches est claire, et Philippe, seul, obéissant à l’impulsion divine, choisit de transgresser cette limite, pour établir des passerelles, et d’aller vers celui qui en a besoin, sur le moment. Ce faisant, il faut quand même remarquer qu’il est resté à l’intérieur de l’Eglise, plus tard il rendra d’ailleurs compte à la communauté de ses initiatives.

C’est aussi peut-être à ce genre de transgression que nous sommes appelés. Rester à l’écoute de Dieu. Saisir la balle au bond. Témoigner. Nous sentir libres, parfois, de ne pas trop tenir compte de limites tenues pour acquises dans l’Eglise, mais aussi libres de casser certains codes sociaux, affiner notre sensibilité humaine et spirituelle afin de proposer le moment venu l’accompagnement, le témoignage, l’instruction, l’écoute, à celui ou celle qui recevra ainsi, la présence même de Dieu.

Amen.

DEO GRATIAS