PREDICATION :    

Ecclésiaste 8/9 à 17

2 Corinthiens 4/6 à 5/5

Matthieu 5/43 à 48

Bien-aimés de Dieu,

Impossible de ne pas adhérer aux constats de ce sage de la Bible, nommé l’Ecclésiaste.

Premier constat : la domination de l’homme par l’homme.

Deuxième constat : l’injustice figurée par les oppresseurs que l’on honore ou dont on oublie si vite les cruautés et les coups tordus.

Troisième constat : l’incompréhensible absence de sanctions immédiates contre la méchanceté humaine.

Chacun de vous a en tête des dizaines de situations qui pourraient illustrer ces trois constats, des exemples personnels ou tirés de la vie du monde : je ne vous en ferai ainsi pas l’article!

Mais sacré bon sang, se dit l’Ecclésiaste, et nous-mêmes après lui, il y a de quoi douter de Dieu et renier son catéchisme ! D’un ton quelque peu désabusé, l’auteur rappelle ce qu’on lui a appris : reconnaître l’existence de Dieu, faire le bien, ce sont les critères du bonheur. Ceux qui refusent de tenir compte de Dieu disparaîtront dans l’oubli.

« Comment continuer à le croire, alors que la réalité me démontre le contraire ? » se révolte le sage. Il y a là de quoi perdre la foi. Quelle absurdité : c’est bien le seul mot qui convienne.

L’Ecclésiaste proposera plus tard sa réponse à propos de ce qu’il constate et du doute qu’il ressent. Mais j’aimerais m’arrêter d’abord sur la première partie de son texte.

Et lui renvoyer deux énormes questions.

D’abord : comment l’Ecclésiaste distingue-t-il les bons des méchants, les justes des pécheurs, les oppressés des oppresseurs ? (rien que ça !)

Ensuite : s’il ne paie pas comptant, comment donc Dieu exerce-t-il sa justice ?

D’abord, ce qui me gêne, c’est que le sage biblique semble savoir trier sans problème entre bons et méchants, entre justes et pécheurs, entre oppressés et oppresseurs. Son premier critère, c’est la conduite des gens. Le seul élément visible et concret : la façon de se comporter vis-à-vis d’autrui. Son second critère, c’est sa théologie (même mise à mal par la réalité) : le respect ou non de Dieu, de sa loi, de ses directives pour la vie humaine, déterminent là où chacun se trouve.

Ça me gêne, parce que j’y reconnais nos tentatives, souvent vaines, de distribuer autour de nous (quand ce n’est pas à l’humanité entière) bons ou mauvais points, selon ce que nous connaissons du comportement ou des actions des gens et selon notre compréhension, peut-être un peu figée, de la révélation biblique.

Qui sommes-nous donc pour nous extraire nous-mêmes de notre humanité, nous tenir ainsi en une pieuse et docte neutralité et pour juger en une poignée de minutes toute l’existence de quelqu’un, sur la base des quelques dérisoires éléments connus ?

A la réflexion, je me dis que là n’est peut-être pas l’intention du sage biblique. Ça m’étonnerait même qu’il soit dupe ! Il sait que nous ne sommes pas en mesure de qualifier les êtres humains, connus ou plus lointains, à la seule mesure de ce que nous voyons de leur vie. La vision d’ensemble ne nous appartient pas.

Ce que dit le sage, c’est son incompréhension en même temps que sa révolte. Voir dans le monde, autour de lui et en lui-même, tant de contradictions entre le désir d’obéir à la volonté de Dieu et celui de n’en faire qu’à sa tête. Entre les actions les plus nobles et les pires coups tordus. Ce qui habite l’Ecclésiaste, c’est ce qui nous habite aussi. Cette incessante présence du bien et du mal jusqu’aux tréfonds de nous-mêmes. Cette impuissance à surmonter cette contradiction par nos propres forces.

L’indignation et la déception du sage biblique se portent ainsi sur lui-même autant que sur le monde, ou plus exactement il est révélé à lui-même, dans sa situation d’être humain vis-à-vis de Dieu et des autres humains, par l’image terriblement contradictoire que lui renvoie le monde. Une image qu’il ne supporte pas : elle lui parle sans doute  trop bien de lui-même.

Ensuite la seconde question : s’il ne paie pas comptant, comment donc Dieu exerce-t-il sa justice ? En effet, même dans la bouche du Christ, il semblerait que Dieu n’éprouve qu’indifférence pour les humains que nous sommes, le monde dans lequel nous vivons, les difficultés personnelles, relationnelles et matérielles que nous traversons. « Car il fait lever son soleil aussi bien sur les méchants que sur les bons, il fait pleuvoir sur ceux qui agissent bien comme sur ceux qui agissent mal… »

Alors, comme je l’ai dit il y a quelques instants, notre foi, notre théologie, notre conception de Dieu et du monde se trouvent ébranlées. Est-il vraiment celui dont on nous a parlé : celui qui est juste, qui rend à chacun selon ses actions, qui veille à l’ordre de l’humanité en condamnant les méchants et témoignant aux bons sa bienveillance ? Les faits nous informent : ce n’est pas dans cette logique-là que le monde fonctionne. Dieu nous aurait-il abandonnés ? En plus, nous entend-il encore ?

Si nous nous arrêtions là, nous resterions dans les généralités (et dans la fatalité) : le constat que décidément tout va mal, que rien n’est plus en place comme avant. Nous en resterions à la protestation désenchantée et au discours désabusé. Sans risquer de choix. Sans vraiment prendre position. L’affirmation de l’absurdité du monde n’a en effet jamais donné de sens à une seule vie ! Ça ne suffit pas.

Le silence de Dieu comme la cause de l’absurdité du monde. Et si le silence de Dieu n’était que l’excuse de la surdité de l’être humain ?

Quand notre image de Dieu, ou plus précisément de sa justice, correspond à celle d’un distributeur de bons et de mauvais points, ne serions-nous pas en train de faire fausse route ? En refusant de nous confronter nous-mêmes à cette contradiction du mal et du bien, en nous et dans le monde, et de prendre position ?

Dieu est silencieux, sans doute. Et que nous dit-il par ce silence ? Il nous dit de chercher nous-mêmes un sens. Il nous enjoint de trouver nous-mêmes comment nous situer. Il nous pousse à renoncer à toute recherche de l’origine de la méchanceté humaine. Il veut nous affirmer que nos vies ne se déroulent pas selon un catalogue de destinées toutes faites.

Je comprends ainsi le silence de Dieu non comme un signe d’abandon, mais comme une marque de confiance. Dieu me témoigne que j’ai la responsabilité de ma vie, sous son regard et vis-à-vis des autres humains. Et ma responsabilité n’est pas d’essayer de trouver une explication à tout ce qui me dépasse, de tenter de comprendre l’origine du mal. Ma responsabilité est d’inventer au présent, conscient de sa force et de sa fidélité, ma réponse dans la situation qui est la mienne.

De son côté, l’Ecclésiaste a pris une telle option: « Pour ma part je célèbre la joie. En effet le seul bonheur de l’homme sur la terre est de manger, de boire et d’éprouver du plaisir. Voilà ce qui doit accompagner son travail chaque jour que Dieu lui donne à vivre sur la terre. »

Une manière de dire que l’être humain ne trouve sa place qu’au présent. Dans le renoncement à saisir son origine ultime et l’acceptation de ne pas maîtriser l’avenir. Vivre au présent comme critère de joie et de bonheur, pour résister à la fatalité du passé et à l’angoisse de l’avenir.

L’être humain ne peut pas tout attraper ni tout tenir ensemble. « … nous ne pouvons pas découvrir comment Dieu agit à travers tout ce qui arrive. » Vivre au présent, c’est accepter de ne pas maîtriser le cours des événements, tout en ayant la certitude que rien, ni dans notre vie, ni dans la destinée du monde, ne peut échapper à Dieu.

Vivre au présent, c’est accepter qu’il n’y ait pas de réponses toutes faites. Vivre au présent, c’est s’engager pour le bien, pour la lumière, pour la confiance, d’autres mots pour dire la justice de Dieu. Vivre au présent, c’est trouver notre vraie place, témoins de sa présence et de sa fidélité, pour toujours.

                                                             Amen.

DEO GRATIAS