Prédication :  Deutéronome 7/7 à 16

1ère lettre de Jean 4/13 à 21

Evangile de Jean 6/60 à 71

 

Bien-aimés de Dieu,

En ouvrant nos Bibles, est-il possible d’en éviter toute lecture politique ?

En ouvrant nos Bibles, est-il possible d’échapper aux idéologies nationales ou religieuses ?

En ouvrant nos Bibles, est-il possible de laisser de côté tout conflit de personnes, tout sentiment de haine, tout acte de violence ?

La réponse est NON aux trois questions.

La Bible, et en cela elle est le reflet de nos vies et de notre humanité, n’est exempte ni de politique, ni d’idéologie, ni de cruauté.

Pour nous mettre dans l’ambiance (si j’ose dire), ces deux versets du livre du Deutéronome : « Le Seigneur vous préservera de toutes les maladies, de tous les terribles fléaux qui, comme vous le savez, ont frappé l’Égypte ; il ne vous les infligera pas, il les réservera à ceux qui vous haïssent. Vous devrez exterminer sans pitié tous les peuples que le Seigneur votre Dieu livrera en votre pouvoir. Vous n’adorerez pas leurs dieux, car vous seriez pris au piège de l’idolâtrie. »

(TOB : « Tu supprimeras tous les peuples que le Seigneur ton Dieu te livrera sans t’attendrir sur eux… »)

Inscrit au lectionnaire, c’est-à-dire dans une liste des lectures bibliques pour le culte, liste issue des Eglises protestantes de Suisse romande, et prévu pour ce dimanche, ce texte terrible et vigoureux éclaire sans fioritures une certaine situation du peuple élu il y a fort longtemps, mais jette aussi une lumière sans complaisance sur une certaine actualité du Proche-Orient.

Comme un écho saisissant de ces propos de l’Ancien Testament, je ne peux pas m’empêcher de mentionner cette loi récente, votée en Israël, dite « l’Etat-nation-juif », qui revient à exclure certaines minorités religieuses, même celles pourtant toujours loyales et fidèles à l’Etat, telle que les Druzes par exemple. Et ce alors qu’il y a 70 ans, la déclaration d’indépendance affirme garantir l’égalité sociale et politique à tous les habitants, sans distinction de religion, de race ou de sexe.

J’aurais pu ne pas faire lire ce verset. Après tout, il est à la fin d’un paragraphe, personne ne s’en serait aperçu, et nous l’aurions reçu cet extrait comme une ferme affirmation de l’amour et de l’attachement de Dieu pour son peuple.

Mais ce ne serait pas respecter l’intégrité du texte, et finalement ne prendre dans cette Bible que ce qui nous arrange, nous semble religieusement ou spirituellement correct, minimiser ou édulcorer.

Admettons-le : un tel discours s’apparente à une idéologie nationaliste, suintant la haine et la violence, et fait froid dans le dos. Il vient comme la face obscure d’un passage qui dans sa partie principale parle de l’élection, présente Dieu comme libérateur, fidèle et protecteur, accordant la bénédiction sous forme de prospérité et de fécondité.

De l’élection à l’exclusion, puis de l’exclusion à l’extermination, il y a décidément peu de marge ! Comme si affirmer son identité devait systématiquement passer par la violence envers les autres ! Comme si exister devait nécessairement correspondre au refus de toute cohabitation dans une même région, un même quartier, une même sphère d’influence !

Nous voici interpellés, quand je parle de quartier, ou d’autres lieux où un groupe de personnes se trouve en forte majorité. Il ne s’agit pas seulement de la politique de tel ou tel Etat en particulier, mais de ces travers humains si détestables, par lesquels l’autre, le différent, est si rapidement ressenti comme menaçant. C’est la peur qui génère l’intransigeance et la violence.

Revenons au texte biblique, et entendons quand même quelques éléments d’explication. 

Il faut se rappeler que le livre du Deutéronome prend forme au moment où la domination assyrienne est fortement affaiblie en Palestine au 7ème siècle avant Jésus-Christ. Elle disparaîtra rapidement. Dans tout le Proche-Orient, cette présence assyrienne, avec des périodes florissantes ou décadentes, aura duré douze à quinze siècles. Quelque temps plus tard, Babylone représentera l’une des puissances les plus importantes de la région.

Dans l’intervalle, Josias, roi de Juda, s’affranchit de cette domination de l’Assyrie, avec tout ce qu’elle signifie de contraintes politiques et culturelles, juridiques et économiques, et bien sûr religieuses.

L’enjeu, pour lui-même et pour son pays, c’est de trouver sa propre identité, de la nourrir de convictions claires, de reconnaître la relation privilégiée avec le Dieu des Pères, le Dieu de Moïse. Un idéal simple et fort, une exigence de loyauté, de soumission et de crainte vis-à-vis de Dieu, voici le cadre dans lequel le peuple d’Israël veut s’inscrire et se situer à ce moment-là.

Les récits du Deutéronome sont ainsi replacés à l’époque de la traversée du désert, et rédigés dans l’esprit et le but de revenir aux fondamentaux de la foi établis à l’époque de Moïse. Mais il est rédigé à une toute autre époque, mis au service d’une sorte de « refondation », pour redonner des points de repère à la population en des temps excessivement troublés.

Hier comme aujourd’hui, les conflits qui impliquent Israël et des nations environnantes, ou des groupes affirmant représenter des parties de sa population, ont comme arrière-fond la question de la terre : à qui appartient-elle, comment la partager, comment régler les questions d’indépendance, de souveraineté et de sécurité ?

Ces quelques réflexions ne rendent de loin pas justice à la complexité du problème. Elles nous laissent comme à beaucoup d’acteurs un goût d’amertume et d’impuissance. Comment nous situer et que faire pour ces pays et ces peuples où se trouvent les origines de notre foi ?

Comme en écho cette autre question : comment garder ensemble la fidélité à Dieu et le refus de l’intolérance ? Comment tenir ensemble l’amour, le service et la vérité auxquels Dieu nous appelle, et le refus de la violence et de la revendication ?

La réponse consiste à ne jamais détourner la parole biblique à des fins idéologiques, avec comme conséquences des discriminations de personnes, de groupes, de nations.

Pour y arriver, et c’est ce par quoi j’ai voulu commencer ce message, il s’agit de rester conscient que les textes bibliques sont à lire comme révélation d’une Parole de Dieu jamais déconnectée de la réalité culturelle, sociale, politique qui l’a vue naître, au fil des siècles. Ces influences contextuelles sont réelles, mais elles ne doivent jamais masquer qu’au cœur du message, il y a l’amour. Cet amour inconditionnel de Dieu pour toute l’humanité, si fort qu’il retentit parfois, il est vrai, d’accents jaloux et exclusifs.

Alors la question suivante, celle-ci décisive, c’est de savoir de quel côté nous sommes. Quel est notre choix ? Sommes-nous du côté de l’amour, de l’écoute de Dieu, de la fidélité envers lui malgré nos vies parfois difficiles, malgré la violence du monde, malgré l’indifférence spirituelle ?

L’une des raisons de prendre ainsi position, c’est aussi la situation d’Eglises institutionnelles telles que la nôtre, qui subissent une perte d’influence dans la société, qui ne sont plus reconnues comme par le passé « productrices » de valeurs et de sens. Une situation qui nous attriste et nous fait mal.

Prendre ainsi position, par une réponse claire à l’amour et à l’appel de Dieu, permettra d’éviter deux écueils majeurs.

Le premier serait un repli sur soi identitaire, sectaire, désabusé et hargneux.

En d’autres termes : estimer que nous sommes les seuls à avoir véritablement compris et gardé le message venant de Dieu, d’avoir été personnellement choisis par lui, de jeter le doute et l’opprobre sur ces autres qui n’en veulent pas, respectivement n’en seraient pas dignes.

Bien sûr nous n’allons pas commencer à les massacrer ! Mais le déni, le mépris et le rejet, sont déjà des formes de meurtre. Et de plus ça rend malheureux.

Prendre position, par une réponse claire à l’amour et à l’appel de Dieu, permettra aussi d’éviter le second écueil, celui de l’abstention et du détachement, teintés de cynisme.

En d’autres termes, constater que la plupart ont semble-t-il renoncé à croire, et ne s’en portent apparemment pas plus mal, pourquoi continuer alors à croire et à nous engager ? Cette attitude aussi rend malheureux !

Il reste à demander à Dieu, aujourd’hui, de renouveler notre courage d’être chrétiens, de renouveler cette forte conviction : celui qui croit a la vie éternelle.

Celui qui croit fait entendre à ce monde la véritable voix de Dieu.

Celui qui croit oppose à la tristesse et à la dureté du monde le sourire et la tendresse de Dieu.

 

                                                                          Amen.

DEO GRATIAS