INTRODUCTION AUX LECTURES BIBLIQUES
Les 6 semaines qui nous rappellent le chemin de Jésus vers sa Passion et sa mort ont donc reçu le nom de Carême. Or Carême vient du latin quadrage-simus qui veut dire le 40e, sous-entendu le 40e jour.
Mais depuis le mercredi des Cendres jusqu’au samedi de Pâques (du 6 mars au 20 avril), vous pouvez compter, il y a 46 jours. Pour que cela fasse vrai-ment 40, il faut encore déduire les 6 dimanches.
Car chez les premiers chrétiens, on ne jeûnait pas le dimanche, ce qui aurait été incompatible avec la célébration de la résurrection du Christ!
Carême / 40, comme les 40 ans que les Hébreux ont passés au désert entre la sortie d’Égypte et l’arrivée dans la Terre Promise. Ou encore comme les 40 jours de Jésus au désert en commençant son ministère.
Un temps de mise à l’épreuve pour se préparer à autre chose d’important. Une sorte de stage et d’examen d’entrée.
D’où aussi le lien avec le jeûne qui participe de cette mise à l’épreuve et de cette préparation.
Avec les lectures choisies, nous pourrons en redécouvrir différents aspects autour de questions comme: Faut-il jeûner? Dans quel but? De quelle ma-nière? Qu’est-ce que cela apporte à notre foi?
1. Tout d’abord Esaïe met en garde son peuple contre la tentation de jeûner pour attirer l’attention de Dieu, pour mériter ses faveurs. Le prophète rappelle que le vrai jeûne c’est de combattre et réparer les injustices. Esaïe chap. 58 v.5-9a
Puis, dans le Nouveau Testament, nous entendons deux recommandations presque contradictoires.
2. La 1ère lettre à Timothée s’oppose à toutes les obligations religieuses, parce qu’elle y voit un retour du légalisme juif.
S’abstenir de certains aliments c’est séparer le monde entre ce qui serait mauvais en soi et ce qui serait seul digne de Dieu.
Or conclut l’apôtre, tout ce que Dieu a créé est bon et rien n’est à rejeter si on le prend avec action de grâce. 1ère lettre à Timothée chap. 4 v.1-4
3. Matthieu lui n’interdit pas le jeûne à ses paroissiens, mais leur demande de le pratiquer, tout comme l’aumône et la prière, discrètement, sans vouloir se faire remarquer. Evangile de Matthieu chap. 6 v.16-18
Qu’est-ce qui est vraiment important dans ma vie?
(Carême-Jeûne)
Carême donc 40 jours donc Jeûner. Dans la Bible aussi les choses sont étroitement liées. Du moins dans cet ordre-là, car il peut y avoir des jeûnes qui ne durent pas 40 jours.
Quoi qu’il en soit, le jeûne est une pratique tout à fait courante aussi bien chez les juifs de l’Ancien Testament que chez les premiers chrétiens.
Néanmoins, à entendre le ton assez vif qui était utilisé par Esaïe, par Paul ou par Jésus, on voit que cette pratique a toujours posé un certain nombre de problèmes. Ou qu’elle a souvent été mal orientée.
La première idée qui me paraît combattue tout au long de la Bible, ce serait de voir dans la privation de nourriture une sorte d’oeuvre de dévotion par laquelle on pourrait s’acheter l’indulgence de Dieu.
Quand Jésus vise les hypocrites, il pense évidemment à certains juifs un peu trop légalistes. Qui non seulement croient ainsi se mettre en règle avec la Loi, mais tiennent à étaler leur piété exceptionnelle!
Et 60 ans plus tard pour Matthieu, le même danger continue encore de mena-cer ses paroissiens devenus chrétiens.
Ils risquent de vouloir jeûner, mais aussi de faire des prières, de donner l’aumône, dans le but d’obtenir une reconnaissance publique ou de gagner leur place au paradis.
C’est tout le contraire de l’Evangile, ça. Le contraire de la gratuité que le Christ n’a cessé de prêcher.
Dieu ne nous accueille pas en fonction de nos mérites ou de nos sacrifices pour lui plaire. Dieu nous aime parce qu’il nous aime.
Donc jeûner ne peut pas être une obligation religieuse qu’on ferait unique-ment par devoir pieux ou pour ne pas être punis, pour expier des fautes.
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Une autre tendance me semble aussi contraire à l’Evangile, même si elle a pu apparaître ici et là dans l’Eglise tout au long de l’histoire.
Ce serait de jeûner parce que les besoins physiques, les désirs matériels dé-tourneraient de la vraie attitude chrétienne.
Comme si, en privant mon corps de nourriture, en le maîtrisant voire en le mal-traitant, je libérais en quelque sorte mon esprit ou mon âme pour me consacrer à Dieu (p. ex. un ascétisme exagéré dans certains monastères).

Mais la Bible ne sépare jamais notre être charnel et notre être spirituel. La Bible ne sépare jamais nos réalités humaines quotidiennes et la foi, la prière. Nous sommes un tout dans notre vie entière.
C’est une déformation grave du christianisme d’avoir prétendu que la gour-mandise ou les plaisirs dits de la chair seraient des péchés coupables.
Et ça m’énerve d’autant plus que l’on répète bêtement qu’il y aurait là une carac-téristique protestante, celle de ne pas oser jouir sans retenue!
Quoi qu’ait peut-être dit Calvin (et encore, je ne suis pas sûre?), Jésus n’a en tout cas jamais eu cette attitude rabat-joie. D’ailleurs, ne passait-il pas lui-même pour un gros mangeur et un buveur de vin (Mt 11,19; Lc 7,34)?
Autre preuve: quand Jésus a cherché comment décrire notre avenir éternel dans la communion de Dieu, il a justement choisi l’image d’un festin.
Le Royaume de Dieu, ce sera un grand banquet avec des tables pleines de bonnes choses et des gens qui font la fête ensemble.
Le contraire donc de l’idée que le corps serait méprisable, et qu’il faudrait le faire souffrir de la faim pour se rapprocher de Dieu.
Le jeûne ne peut donc être ni une oeuvre pour mériter l’amour de Dieu ni une pénitence ou une mortification du corps.
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Pour autant, cela ne signifie pas que le jeûne serait mauvais. Jésus lui-même a jeûné. Et s’il en critique certains aspects négatifs, il ne dit jamais qu’il ne faut pas jeûner.
Mais il explique plutôt comment jeûner en étant fidèle à ce Dieu qui nous ac-cueille tels que nous sommes et dans notre être entier, donc aussi avec nos besoins physiques et matériels.
Et cela nous ramène au Carême, aux 40 jours, qui sont eux-mêmes le rappel des 40 ans passés dans le désert. Pour les Hébreux, cette période avant d’entrer dans la Terre promise a été une épreuve. Un test.
Or ce sens-là du jeûne ne concerne pas seulement la nourriture. Le test, c’est au fond de savoir si en général je suis dépendant de ma consommation, quelle qu’elle soit.
Ainsi certains chrétiens se privent d’autre chose qu’ils font ordinairement, par exemple la télévision, ou le vin, ou la voiture, ou plus récemment la connexion par internet: comme une pause de sevrage…
Il s’agit donc de prendre une distance à l’égard de toutes les choses qui en-combrent mon existence et parfois m’emprisonnent, l’avalanche des informa-tions, la dictature des modes, la pression du temps qui passe trop vite.
Abandonner provisoirement une habitude permet ainsi de vérifier qu’on est libre à l’égard de ce bien ou de cette façon de vivre, qu’on arrive à s’en passer, qu’on n’est pas complètement accro.
Le jeûne peut donc être une manière de tester nos échelles de valeurs, de vérifier quelles sont nos priorités dans la vie.

Est-ce de manger, d’acheter, d’amasser dans nos armoires, de consommer et jeter sans limite? Ou bien suis-je capable de me détacher des choses maté-rielles pour aller plus loin que les satisfactions immédiates?
Encore une fois, pas parce que les choses matérielles seraient mauvaises, mais parce que je ne peux pas y attacher toute ma raison d’être.
Car c’est le piège diabolique de la consommation. Même en accumulant tou-jours plus, nous n’arriverons jamais à combler notre peur de manquer, ni à nous protéger des risques de la vie.
Ce temps de Carême peut ainsi être l’occasion de prendre conscience que se passer du superflu permet de redécouvrir des choses plus essentielles. Se priver de quelque chose d’extérieur, c’est aussi s’enrichir à l’intérieur.
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Mais il y a encore une autre dimension du jeûne que nous rappelle pour la 50e fois la Campagne des oeuvres d’entraide: c’est la solidarité.
Cela rejoint aussi l’origine des Jeûnes protestants durant lesquels l’argent économisé sur les repas était versé en faveur des réfugiés huguenots.
Tout acte qui nous permet de nous rendre libres par rapport à la course effré-née au  »toujours plus » nous décentre de notre petite personne et nous ouvre à ceux qui nous entourent.
Esaïe en faisait le test de la vraie foi, selon la Parole même de Dieu:
Le jeûne que je préconise, c’est de dénouer les chaînes injustes, d’ôter les jougs pesants, de rendre la liberté à ceux qu’on écrase, bref de sup-primer tout ce qui les rend esclaves.
C’est aussi de partager ton pain avec celui qui a faim, d’accueillir les pauvres sans abri, d’habiller ceux qui n’ont pas de vêtements. C’est de ne pas te détourner de celui qui est ton semblable.
Deux axes qui ont dirigé depuis 50 ans le travail de Pain Pour le Prochain et d’Action de Carême, comme des autres partenaires de Terre Nouvelle.
Premier axe: Dans le monde, combattre les injustices et les oppressions pour aider les populations à prendre leur destin en main, leur donner les moyens de subvenir à leurs besoins en toute autonomie.
Second axe: Autour de nous, être attentifs à ceux qui sont fragilisés ou qui manquent du nécessaire, pour inventer les gestes de la générosité, du partage.
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Jeûner / OU / Ne pas jeûner: Là n’est pas la question! Peu importe finalement! Mais durant ces semaines, et plus encore tout au long de l’année, ne ratons pas les occasions de questionner nos comportements.
Qu’est-ce qui est vraiment important dans ma vie? Comment vais-je faire pour donner la priorité à cet important en me désencombrant de l’inutile?
Est-ce que ma façon de vivre ouvre de la place pour les autres? Pour partager autour de moi ce qui me rend heureux?… Amen.