2nd texte : 1 Corinthiens 3/9 à 11

PREDICATION : Matthieu 7/24 à 27

Bien-aimés de Dieu,

Image de la maison.

Peut-être une image de la vie pour commencer, avec ses sentiments, ses émotions, ses relations. Et tous les événements qui vont avec.

Image de la maison. Celle où l’on a grandi. Celle de la jeunesse ou de l’âge actif. Celle de la famille. Celle que parfois il faut quitter, souvent à contrecœur, pour des raisons d’âge ou de santé.

Image de la maison. Elle est contrastée, cette image, en clair-obscur. A la fois avec le souvenir de tout ce qui s’y est vécu, et la tristesse de la quitter.

Image de la maison comme image de la vie, celle avec les autres, mais aussi celle avec moi-même. Car elle est sans doute aussi et surtout l’image de ma propre vie, telle qu’elle est, ma personne, mon parcours, mes convictions, mes valeurs.

La maison dit tout ce que je suis : les meubles telles les compétences bien installées. Les livres telles les connaissances acquises. Les bibelots et les photos tels les précieux souvenirs. Et même le contenu du frigo et des placards de la cuisine, cette nourriture qui représente mon énergie, ma vitalité, ma motivation à créer et à mener des projets. Et puis, il y a peut-être encore, sur la table, cette bougie allumée, la chaleur de la tendresse, du soin que je prends des miens, l’écoute que je leur offre, et réciproquement !

Oui en effet ma vie est comme une maison, avec les pièces inondées de soleil, les instants de joie, de bonheur, les heures privilégiées de l’affection donnée et reçue.

Et puis les pièces éclairées seulement par la grisâtre clarté du crépuscule, les heures pénibles des tristesses et des séparations.

Et aussi les pièces bien ordrées, parfumées, où le moindre détail compte pour s’y sentir à l’aise et dans la dignité.

Et encore les pièces jamais rangées, qui malgré toutes les tentatives restent en désordre, et énervent et désolent.

Et enfin les pièces secrètes, que chacun de nous, seuls avec le Seigneur, visitons avec lui.

Image de la maison, tirée de l’Evangile, dans une parole de Jésus, avec cette injonction de bâtir sur le roc.

Premier élément d’interprétation : la relation à soi-même. Construire sa maison sur le roc correspondrait à affirmer sa personnalité, à renforcer son identité. Tout comme la maison, l’être humain a un extérieur et un intérieur. Et les parties de la maison représentent les différentes parties du corps et de l’âme de cet humain.

Tout ce qui est dedans, la vie intérieure, les pensées, les désirs, les instincts, la spiritualité, qui évoluent et se transforment au gré des périodes de l’existence. Quant à l’extérieur, il est cette image de soi-même que l’on présente aux autres, cette façon d’être et de paraître dans les relations sociales, vis-à-vis des autres, avec les autres.

Construire sa maison sur le roc, c’est peut-être d’abord ça. Le travail intérieur. La conviction. La détermination. La clarté recherchée et entretenue face aux décisions essentielles. La pleine conscience et l’accueil paisible de ses émotions et de ses sentiments, quels qu’ils soient.

Autre élément d’interprétation de cette parole de Jésus : l’époque et les circonstances dans lesquelles ces versets bibliques sont prononcés. En d’autres termes, nous aider du contexte. On estime, selon les normes architecturales d’alors, qu’un rocher qui affleure garantit la solidité d’une construction.

Je vois ici Jésus user de cette image pour qualifier et décrire l’être humain intelligent. L’humain qui « tiendra » à long terme, dans sa vie, dans sa foi, dans sa relation aux autres, est celui qui « … écoute les paroles que je viens de dire et les met en pratique… » Ce dont il est question ici, c’est de la cohérence entre dire et faire.

S’affirmer chrétien en effet ne suffit pas. Encore faut-il se comporter en chrétien, à son travail, en famille, en société. Encore faut-il constamment veiller à ce lien entre sentiment intérieur et réalité, entre conviction et action.

Quant au versant négatif de l’image employée dans l’Evangile, la violente tempête, elle est à comprendre comme la description du jugement divin. C’est-à-dire de l’appréciation de Dieu sur l’authenticité de ma foi et de ma vie. Une violente tempête comme la découverte, forte et soudaine, du décalage qui peut exister entre mon regard et le regard de Dieu, à propos de la cohérence de mes convictions et de mes actes.

« Construire », ou « bâtir » : une démarche dynamique. « La maison » : une image de présence, d’intégrité et de sécurité. « Le roc » : une impression de solidité. Tous ces éléments dans le texte vont, bien sûr, dans le sens d’un encouragement à l’imagination, à la créativité, au sens des responsabilités.

Mais pour nous empêcher de faire de cet extrait de l’Evangile une lecture trop centrée sur nous-mêmes, sur nos propres capacités et qualités, j’aimerais citer un psaume, rappelant la part de Dieu dans l’aventure: « Si le Seigneur ne bâtit pas la maison, c’est en vain que les maçons se donnent du mal… C’est en vain, vous aussi, que vous vous levez tôt, que vous vous couchez tard, et que vous peinez à gagner votre pain. » Un plaidoyer contre tout activisme forcené et tout volontarisme acharné.

Nous ne pouvons être chrétiens, en paroles comme en actes, sans cette part de Dieu. Part d’inspiration et de force. C’est ainsi la conjonction de son appel et de notre réponse, la réunion de son interpellation et de notre obéissance, qui nous tient en équilibre. Équilibre dans notre relation à nous-mêmes et aux autres.

Et cela en particulier lorsqu’il s’agit de promesses que nous faisons, d’engagements que nous prenons, dans des circonstances solennelles ou dans la vie quotidienne. Jésus nous rappelle notre humanité et notre fragilité. Il nous appelle, dans la foi, à cette même cohérence entre ce que nous disons et ce que nous faisons.

Mais en même temps, il nous réaffirme sa présence comme source de grâce et de liberté, d’épanouissement et de joie, pour notre vie personnelle, ainsi que pour toute forme de vie communautaire.

Car en effet, un volet s’ajoute à toute cette réflexion, c’est la perspective de l’Église. Église comme maison de Dieu, comme maison des croyants, sur laquelle il veille, et qu’il fortifie pour son témoignage dans le monde.

Luther lui-même n’avait d’autre ambition que de trouver la paix intérieure, d’en arriver à cette conviction fondamentale d’être pardonné, pleinement immergé dans la grâce, pleinement habité de la grâce. Luther a mené en premier une démarche spirituelle, au sein même de son ordre religieux, et au-travers de ses recherches et de son enseignement biblique à des étudiants.

Luther n’avait pas pour intention, pour ambition de créer une Eglise, ou de provoquer un schisme dans son Eglise. Il voulait vivre de la foi, être centré sur la justification par la foi seule, il voulait aussi rendre accessible au plus grand nombre l’Ecriture sainte dans laquelle il puisait cette certitude du pardon de Dieu.

De sa démarche spirituelle, qui voulait aussi que son Eglise puisse être fondée sur ces convictions qu’il jugeait essentielles, à travers de nombreux soubresauts, de nombreuses souffrances, et de nombreuses convulsions politiques, de sa démarche spirituelle est née cette Eglise protestante, cette Eglise réformée, dont nous sommes les héritiers, dont nous nous sentons partie prenante.

Nous avons à cœur cette même démarche spirituelle, pour nous-mêmes en tant que personnes, pour notre Eglise, qui soit fondée sur la Parole même du Christ, solidement arrimée à lui. En somme, il s’agit d’être au clair sur l’essentiel, cette grâce offerte et reçue de Dieu en Jésus-Christ, avec la liberté qui en découle : liberté d’interprétation, liberté de débat, conscience d’une identité claire et forte, avec ouverture et respect dans notre présence et notre rapport au monde, à la société, aux gens qui nous entourent.

Certes, à certaines périodes de sa vie, Luther n’a pas toujours été un modèle d’accueil et de bienveillance, entre autres lorsqu’il a écrit quelques chapitres férocement antisémites. Comme nous, Luther est un être humain, avec ses failles, ses fragilités. Mais il a ouvert la voie, il a donné une impulsion, comme nous sommes, les uns et les autres, appelés à le faire.

Et je dois aussi vous dire qu’en ce sens, je suis heureux de la manière dont ce culte d’aujourd’hui s’est mis en place. Les textes liturgiques ont été préparés par une équipe intercantonale sous l’égide de la FEPS. Ce qui donne une dimension communautaire large à cette célébration. Mais aussi, le nombre d’officiants laïcs dans ce culte est supérieur à celui des ministres. L’avenir de l’Eglise n’est pas aux mains des ministres. Et puis la diversité de nos interventions respectives est aussi une image de cette maison « Eglise » dans laquelle nous sommes, porteuse de créativité, d’inventivité, par la diversité des apports et des compétences des uns et des autres, pour témoigner de l’Evangile. Cette diversité des apports et des compétences, c’est ce que Luther, et d’autres, ont qualifié de « sacerdoce universel ». Il écrit à ce sujet (Lettre à la Noblesse chrétienne) :

« On a inventé que le pape, les évêques, les prêtres, les gens des monastères seraient appelés « état ecclésiastique » et que les princes, les seigneurs, les artisans et les paysans seraient appelés « état laïc », ce qui est, certes, une fine subtilité et une belle hypocrisie. Personne ne doit se laisser intimider par cette distinction pour cette bonne raison que tous les chrétiens appartiennent vraiment à l’état ecclésiastique; il n’existe entre eux aucune différence, si ce n’est celle de la fonction… nous avons un même baptême, un même évangile, une même foi et sommes de la même manière chrétiens, car ce sont le baptême, l’évangile et la foi qui seuls forment l’état ecclésiastique. »

                                                            Amen.

DEO GRATIAS