Prédication :  1 Samuel 26/7-16

                    1 Samuel 26/17-25

Luc 6/27 à 38

Bien-aimés de Dieu,

Dans une situation de lutte de pouvoir et de guérilla, on s’attend à une violence sans compromis. Dans cette insécurité sur fond de coups de main, de trahisons, de guet-apens, de méfiance et d’idéologie, on s’attend à un combat sans merci. Le plus malin, le plus fort triomphe, et malheur aux vaincus.

Non je ne suis pas en train de parler de notre vie professionnelle, familiale ou en société… quoique ! Peut-être pouvons-nous aussi entendre les choses sous cet angle.

Mais pour l’instant, essayons de lire cette histoire de l’Ancien Testament en tant que telle. Deux hommes revendiquent le trône d’Israël. L’un est le roi Saül, lequel n’a pas selon les règles et les traditions en vigueur à l’époque, usurpé sa place. Il est le souverain légitime d’Israël. L’autre est David, le berger, que le prophète Samuel est allé chercher derrière son troupeau pour prendre la place, convaincu de la part de Dieu que le roi Saül ne gouvernait pas selon sa volonté.

Tiens, cette situation m’en rappelle une autre, du côté de l’Amérique du Sud, où deux politiciens revendiquent le pouvoir, ces jours, situation dans laquelle pas mal de gens interviennent et prennent parti.

Mais il paraît que je ne suis pas là pour commenter l’actualité politique d’outre-Atlantique !

Essayons donc de lire cette histoire de l’Ancien Testament en tant que telle. L’arrière-fond de ce récit biblique, c’est l’influence que cherchent à exercer certaines forces religieuses dans la direction du pays. A l’origine de cette situation décrite ici, il y a Samuel le prophète. Il a eu plus ou moins le contrôle sur les prémices et les premiers pas de la royauté, une institution politique jeune dans l’Israël d’alors. Jusque là, ce peuple a connu l’autorité de chefs tels que Moïse, la période des Juges, en quelque sorte des sages qui règlent la vie quotidienne et les conflits de voisinage au sein de clans et de tribus pas encore organisées avec une idée de centralisation du pouvoir.

L’évolution s’est alors faite petit à petit vers la royauté. Un texte en particulier, racontant la fin de vie de Samuel, un peu plus tôt dans ce même livre biblique, rend compte des résistances des milieux de prophètes qui pensent que ce mode de gouvernance n’est pas adapté au peuple élu, l’éloigne d’une relation plus directe avec son Dieu, le fait trop ressembler aux peuples de la région. Ils mettent en garde contre un système mobilisant des ressources économiques pour les nécessités logistiques, administratives et militaires d’une maison royale. Ils parlent des charges fiscales qui vont peser sur le peuple. Ils avertissent de ce poids du pouvoir, de l’insensibilité du souverain vis-à-vis de la population et des possibles dérives tyranniques.

On en est là au moment où se déroule notre récit mettant en scène Saül et David. Israël a un roi, un état, une armée, et une certaine situation d’insécurité !

Dans un contexte loin de connaître nos conceptions et nos pratiques de la démocratie, avec les choix de nos dirigeants par le biais du vote, on a à ce moment-là de l’histoire d’Israël, lorsque la royauté apparaît, des gens qui occupent les fonctions religieuses, prêtres ou prophètes. Dans ces fonctions, il y a eu durant des générations celle de diriger le peuple.

Cette fonction est en train de leur échapper, vous pensez que ça leur plaît, que ça leur convient ? Ils cherchent à continuer d’influencer la manière dont ce peuple doit être dirigé. Le prophète Samuel n’a pas fait exception. Il a eu un rôle ambigu, est à l’origine de cette situation politique instable, car il a tour à tour consacré, au nom du Seigneur, ces deux hommes, Saül et David, en tant que roi. Samuel a contribué à créer ce problème : deux hommes qui peuvent revendiquer la place et la fonction de roi, font subir au peuple une sorte de guerre civile. En effet, à ce moment-là, David se comporte comme un rebelle, entraînant avec lui une milice opposée au pouvoir légitime. Saül, en campagne, ne remplit que sa tâche de souverain, responsable de rétablir l’ordre !

Je ne peux alors m’empêcher de penser à cette interférence du religieux sur le politique, avec mon regard d’aujourd’hui bien sûr. L’interférence de forces religieuses intégristes voire terroristes, ou celles qui réussissent à passer par les urnes.

Toute ressemblance avec une certaine actualité internationale du côté de l’Afghanistan, ou à nouveau de l’Amérique du Sud,… n’est pas fortuite ! Elle est même si évidente que je ne peux y échapper ou m’empêcher de la mentionner !

Il faut croire que l’Esprit Saint, aujourd’hui, avec ces textes du jour, tient à nous rappeler l’actualité de la parole biblique dans toutes les circonstances, grandes ou petites, que nous pouvons traverser.

Alors oui, j’essaie pour commencer de lire avec vous cette histoire de l’Ancien Testament en tant que telle. Et de manière non préméditée me viennent à l’esprit ces différentes situations actuelles qui, si l’on en doutait encore, résonnent avec le texte, se mettent en correspondance avec lui.

Il n’y a ainsi qu’un pas que je franchis, pour me dire que cette injonction du Christ d’aimer nos ennemis, et ces questions autour de l’autorité et du pouvoir, et de notre place dans la société, nous ne pouvons les édulcorer ou les éviter, tant elles s’appliquent de manière évidente à tellement de circonstances et de cas de figures actuels.

Aimer nos ennemis, nous dit le Christ. Et c’est d’ailleurs ce que semble faire David qui épargne la vie du roi Saül. Pour lui il est le roi légitime. Il est interdit d’attenter à sa vie. David lui montre sa force, sa ruse, sa capacité de se défendre et de le tenir en respect.

Après ce geste, il y a une longue discussion entre eux, et aimer, c’est aussi ça, discuter, tenter de se mettre d’accord. De cette discussion résulte un accord si ce n’est de paix, du moins de trêve (de « cessez-le-feu ») entre Saül et David. Dès lors David choisit de se retirer, il va quitter le pays durant quelques années, avec sa bande, aller traîner ses sandales ailleurs et gagner sa vie comme mercenaire.

Bon.

Aimer nos ennemis, nous dit le Christ. Mais qui sont nos ennemis ? S’agit-il de toute personne avec qui je suis en désaccord dans ma famille ou dans l’église, mon adversaire politique ou, si je suis patron, mon concurrent ? Même si la colère, ou la divergence d’opinion peuvent être importantes ou fondamentales dans ces contextes-là, envers des gens que nous côtoyons, ce ne sont pas des ennemis.

En effet, le mot hébreu utilisé dans 1 Samuel est « adversaire, ennemi » au sens fort, puisque le mot vient de la racine « haïr ». Mon ennemi, c’est celui qui n’a que haine pour moi (et sans doute réciproquement !). De la haine super concentrée, absolue !

Le mot utilisé dans l’Evangile lui correspond exactement : il évoque l’inimitié et la haine, pour des raisons de conviction et de foi. Et parmi les nombreux synonymes de cette caractéristique de l’ennemi, la  haine, se trouvent l’acharnement, l’aversion, la cruauté, le fanatisme, la persécution.

Cette persécution qui est une réalité quotidienne des contemporains, lecteurs et des auditeurs de l’Evangile.

Au moment où est écrit l’Evangile de Luc, la vie quotidienne des chrétiens est ainsi faite, selon les lieux, au minimum de mépris, d’insultes et de tracasseries. Au pire d’atteintes aux biens, de coups, de blessures ou de meurtres.

Ces violences sont la plupart du temps relativement isolées, sont le fait de la famille, de voisins, de commerçants (les chrétiens ne mangent pas de viande sacrifiée aux dieux). Ces violences sont le fait aussi d’autorités locales soucieuses de l’agitation créée parfois entre chrétiens d’origines diverses, ou parce que les chrétiens les plus déterminés refusent le sacrifice à l’empereur, cérémonie surtout civile marquant l’adhésion à l’ordre romain, politique et religieux.

Cette « religion » n’est en fait pas dogmatique, les Romains ont de toutes les confessions et croyances une notion inclusive, les intégrant dans le « Panthéon », temple incluant à Rome toutes les divinités connues ou inconnues. Cette notion inclusive préserve la paix sociale et politique, dans toute la diversité des peuples de l’Empire. Mais le refus de ce geste d’adhésion peut être assimilé à une menace à l’ordre public, ou à une trahison. Oui, les Romains sont tolérants, mais sur ce point peuvent se montrer pointilleux.

L’on a certes des persécutions d’origine étatique, relativement isolées, comme sous Néron (en 54) pour d’autres raisons (trouver des coupables pour l’incendie de Rome), ou sous Domitien (en 90 env.) pour des raisons politiques (il cherche à affaiblir la haute société), mais semble-t-il pas de manière généralisée à l’époque de la rédaction de l’Evangile de Luc.

Dès lors, « l’ennemi » est un proche, il vit dans la même famille, le même quartier. Il a un style de vie semblable au chrétien qui sera touché par sa violence et sa haine.

« Aimer ses ennemis » pourrait être une autre manière d’encourager à rester enraciné dans la foi, ne pas céder à la haine et à la vengeance au quotidien, ne pas traiter l’autre de la même façon. Le Christ encourage à « tendre l’autre joue », c’est-à-dire à briser le cercle vicieux de la violence, et ne pas réduire l’autre à son geste.

« Aimer ses ennemis » est au centre de l’éthique chrétienne qui brise le cycle réciprocité / représailles. Une éthique non seulement de proche en proche, mais plus générique, concernant toutes les relations sociales, et englobant l’humanité.

                                                                          Amen.

DEO GRATIAS