PREDICATION :            Esaïe 60/1-5

                           Evangile Jean 4/19-26

                           Matthieu 2/1-12

Bien-aimés de Dieu,

A l’Epiphanie, un mot grec signifiant manifestation ou révélation, il est question de lumière, celle que Dieu apporte au monde en la personne de Jésus-Christ.

Alors j’interroge : sur qui brille d’abord la lumière ? A qui appartient la vérité ? Qui a le destin d’être au centre, au centre des peuples, au centre de la foi ?

Pour le prophète Esaïe cela ne fait aucun doute, lorsqu’on lit les versets d’aujourd’hui. Jérusalem reçoit toute la lumière. La vérité est chez elle. Elle est au centre, à tout point de vue, au centre des peuples, au centre de la foi, une suprématie incontestable.

On peut certes y discerner la conscience d’une identité et d’une responsabilité. Mais c’est aussi une vision triomphale et triomphaliste, théocratique même, d’où découle la soumission de tous, du point de vue politique, économique et spirituel.

Oui, il s’y trouve une telle affirmation de sa propre valeur, un tel esprit de supériorité, qu’ils peuvent facilement dévier vers le mépris, la xénophobie, voire l’intégrisme. En d’autres mots, Esaïe affirme : nous avons la seule vraie manière de croire et de vivre la foi, nous avons la seule vraie foi. Quant aux autres manières de pratiquer, aux autres convictions, nous les tenons pour hérétiques.

Cette conception des choses, issue des textes du prophète Esaïe, est encore bien présente à l’époque de Jésus, malgré l’occupation romaine, avec une perte, ou en tout cas une forte limitation de l’autorité politique et du pouvoir économique pour le peuple d’Israël.

On le sent même dans les propos de Jésus, qui affirme avec une certaine condescendance que le salut vient des Juifs, et tient les Samaritains pour des croyants incomplets. Mais Jésus qui commence un peu à dépasser cette vision séculaire, cette approche traditionnelle. En effet, selon le récit de l’Evangile de Jean, d’abord il parle avec une Samaritaine, une population avec laquelle d’habitude les Juifs évitent le contact. En plus il s’entretient avec une femme, et sans témoin, ce qui est contraire aux usages d’alors lorsque l’on n’est pas un proche.

Jésus amorce ici un dépassement de cette notion géocentrée de la foi au profit d’un lien à Dieu constitué de liberté spirituelle. Je le distingue dans ces expressions : « En esprit et en vérité » ou « Guidés par son Esprit et selon sa vérité ».

Pour moi, cela signifie que l’on est, en tant que croyants, affranchis de l’obligation d’un lieu, pour vivre pleinement la foi. En plus, les croyants sont déchargés du poids des dogmes, des coutumes, des liturgies et des rituels. Ils ne sont pas inutiles, mais ils sont seulement des formes d’expression et de transmission de la foi qui viennent en second.

En premier vient cette relation avec Dieu dans l’intimité de la vie intérieure, du cœur et de l’âme. C’est une vision spirituelle nouvelle, à laquelle Jésus nous incite à adhérer et à nous identifier, une révélation qu’il nous invite à recevoir.

Esaïe est ainsi très carré, affirmatif et massif dans sa conviction. Jésus quant à lui, dans sa conversation avec la Samaritaine, montre une évolution de cette conviction. Esaïe reste très général : Dieu, la terre, le soleil, les nations… Jésus s’adresse à une personne particulière, une femme de Samarie, une étrangère, une « mal-croyante », telle qu’elle est, avec ses soucis, avec son mode de vie.

Nous n’avons pas lu tout ce chapitre de l’Evangile, mais un peu plus tôt dans le récit, Jésus lui dit d’aller chercher son mari, et on découvre en effet qu’elle en a eu cinq et que l’actuel n’est pas marié avec elle. Selon les normes de l’époque, cette femme a perdu un certain nombre de points de repère dans la conduite de sa vie, elle ne sait plus très bien où elle en est dans sa vie et dans ses relations.

Jésus semble lui-même évoluer dans sa pensée, sa manière de voir les choses, du dogme à la bienveillance, d’une vision très identitaire à une affirmation d’ouverture. L’essentiel se passe dans le dialogue, qui les fait changer l’un et l’autre. C’est la rencontre qui fait avancer la foi, qui la féconde pourrait-on dire.

Revenons à cette expression très étonnante sur la manière d’adorer Dieu, c’est-à-dire d’être en relation avec lui. Une relation empreinte d’amour et de respect. « En esprit et en vérité. » Ou « Guidés par son Esprit et selon sa vérité. » Ouverture, liberté, autonomie, dans la prière, dans l’expression de la foi. En somme, Jésus prend le risque de la diversité, de la pluralité, de la variété.

Tout le contraire de l’uniformité, de la pensée et de la conviction uniques, que voudraient imposer tous les intégrismes. Et s’il est une réalité de notre monde à propos de laquelle nous tous éprouvons une même aversion, c’est bien celle-ci. Une vraie maladie sociale et spirituelle, qui commence par l’endoctrinement et le prosélytisme, et aboutit à la haine et au terrorisme. L’intégrisme est c’est vrai parfois politique, mais il naît et s’épanouit surtout et souvent, malheureusement, sur un terreau religieux, sur une idéologie construite avec des éléments religieux.

D’Esaïe à Jésus un chemin est ainsi tracé. Un chemin d’humanité, puisque Jésus ne fait pas de commentaires sur le mode de vie de la femme samaritaine. Il n’est pas venu proposer ou imposer une morale.

Ce chemin d’ouverture, de liberté, d’autonomie, de dialogue, de bienveillance, est proposé ainsi à notre monde, à tous ceux qui se sentent déboussolés ou contraints.

Elles sont nombreuses en effet les contraintes, les normes véhiculées par les media et les réseaux sociaux, elles ont en somme remplacé les dogmes et morales religieux rejetés depuis longtemps, mais n’en sont pas moins strictes, culpabilisantes, liberticides, et pour tout dire inhumaines.

Pour illustrer ce phénomène, je vous lis un extrait de journal, paru récemment, à propos du culte de la perfection. (Extrait du Lausanne Cités des 27-28 décembre 2017).

Je cite : « Etre une maman ou un papa exemplaire, être irréprochable au boulot, se transformer en pro de la cuisine et, bien sûr, afficher un corps irréprochable, et être… tendance! Télévision, publicité, magazines et internet ne cessent de nous fragiliser pour nous démontrer que nous ne sommes pas «assez bien». Ils prônent le culte de la perfection. Même si elle doit se faire à coup de régime restrictif et de bistouri: ici un nez refait, là une cure de Botox, ailleurs un régime sans fin: partout les femmes – et beaucoup d’hommes aussi – demeurent soumises à cette implacable loi de la fausse beauté. Partout les canons établis les poussent à se mutiler, à endurer des privations, à mettre leur vie en danger, répondant aux injonctions d’ayatollahs qui, au final, s’en mettent plein les poches! Et là aussi, on dit stop! Et si 2018 nous apprenait à nous accepter imparfaits. »

Nous irons ainsi rencontrer Jésus tels que nous sommes, et peut-être qu’ainsi, en plus de rencontrer Dieu, nous nous rencontrerons nous-mêmes, en toute vérité.

D’ailleurs c’est exactement dans ce même esprit, dans ce même mouvement, dans cette même logique, que la rencontre des mages (et avant eux des bergers) avec Jésus a lieu. Je vois ces trois personnages s’approcher tels qu’ils sont, avec leur statut, leur dignité, leurs compétences, avec certes tout cet arrière-fond politique et diplomatique, jamais absent de l’Evangile, jamais absent de la foi en tant qu’il constitue la réalité de la vie. Je vois ces trois personnages s’approcher tels qu’ils sont. Et je crois en leur simplicité et en leur authenticité, dans la démarche, dans les cadeaux, dans la reconnaissance du rôle et déjà, de l’autorité de ce nouveau-né.

Ce qui est intéressant dans le récit de Matthieu, c’est que l’une des images d’Esaïe est réinterprétée. Les mages représentent ces nations qui se déplacent pour rejoindre le cœur de la foi, mais ce n’est pas une ville, c’est une personne. Et qui plus est un petit enfant dont on ne connaît pas encore dans les détails la destinée.

Leur geste n’est pas une évidence, c’est un acte de foi. Ils distinguent en lui celui qui ouvre le chemin à la révélation, qui ouvre le chemin entre Dieu et le cœur humain.

« Allons donc tous avec les mages, porter à Jésus nos hommages » chantons-nous à Noël. Comme l’illustre l’image du Billet du culte, d’ailleurs. Nous voilà dès lors entraînés dans ce mouvement, joyeux d’aller à lui, joyeux de recevoir.

                                                             Amen.

DEO GRATIAS