Prédication :  1 Rois 8/22 à 30

1 Corinthiens 3/9 à 17

Evang. Jean 2/13 à 22

 

Bien-aimés de Dieu,

De mémoire, et sauf erreur, c’est en 1862 ou 1863 que cette Chapelle a été dédicacée par la première Paroisse de ce qui était alors l’Eglise libre de ce canton.

Terme consacré (!) en pareille circonstance, la dédicace consiste à célébrer un premier culte dans un lieu jugé approprié, ou expressément construit dans ce but. La dédicace, c’est prier pour que l’édifice devienne un lieu particulièrement accueillant et adapté afin que les chrétiens et les chrétiennes s’y retrouvent, y entendent la Parole, méditent, partagent, approfondissent leur foi, soient accompagnés dans toutes les circonstances de la vie.

Aujourd’hui, nous rappelons et revivons en somme cette première dédicace, puisque la Chapelle redevient pour quelques mois le lieu principal de nos célébrations dominicales à Morges. Tout en restant un lieu de séances, de formations, d’assemblées et de fêtes, ouverte à la population.

En y invoquant la présence de Dieu, en faisons-nous ainsi un lieu saint ou un lieu sacré ? Lui conférons-nous la vertu particulière, en soi, de bénir ceux et celles qui y entrent ? Ou affirmons-nous simplement sa vocation : rassembler une communauté locale d’hommes et de femmes croyants, appelés par Dieu, recevant sa grâce, et responsables de porter au-dehors le message entendu, message à transmettre par des mots mais aussi par des gestes de réconciliation, d’apaisement, de joie ?

Pour trouver des éléments de réponse à ces questions, examinons d’abord le premier de nos textes du jour, le 1er livre des Rois.

Pour Israël à l’époque de Salomon, le Temple est une nouveauté. Comme l’a été d’ailleurs l’institution de la Royauté quelques générations plus tôt. Bien des siècles auparavant, la prière, la célébration, la continuité de la foi, étaient soutenues par la présence au milieu du peuple, de l’Arche d’alliance. Elle fut construite au moment de la traversée du désert, succédant à la libération du pays d’Egypte, et contenait les Tables de la Loi.

Je note déjà, et cela est vrai à cette époque-là comme à la nôtre, la prière des croyants, ce mouvement personnel et communautaire du cœur vers Dieu, la prière des croyants a concrètement besoin de signes, de points de repère, d’objets, de lieux, qui soutiennent cette prière. Ces signes, points de repère, objets et lieux, n’en sont pas des conditions, mais des fils conducteurs en quelque sorte.

Dans le même sens, mes collègues théologiens Daniel Neeser et Michel Schach précisent dans un article sur ce passage (Lire et Dire 79/2009 p.24) : « A aucun moment, la construction de la Maison ni aucune pratique rituelle ne garantissent la présence de Dieu ! »

La nouveauté du Temple ne s’oppose pas au passé d’Israël. Elle le reprend, l’intègre, l’inclut, dans son environnement, son contexte social, politique, économique et spirituel. Les tables de la Loi, ce qui tient lieu alors d’Ecriture sainte, entrent dans l’édifice avec l’arche d’alliance, qui comme son nom l’indique, est le symbole fort de cette relation d’amour de Dieu et de son peuple.

Il y a changement, mais dans un esprit de respect, de mémoire, de continuité. Non dans la rupture, la révolution, la destruction, ou l’ignorance d’un passé.

En somme, la construction du Temple, c’est une « fresh expression » comme on en étudie et cherche à en susciter dans notre Eglise, une expression fraîche, nouvelle, de la foi, qui cherche à tenir compte de la société telle qu’elle est, des besoins et attentes de nos contemporains, une manière originale de vivre et de proclamer la foi. Dans notre Paroisse, la fête « En AvEnt » en a été en décembre dernier un bel exemple.

Ainsi, complètent encore mes collègues Daniel Neeser et Michel Schach (Lire et Dire 79/2009 p.26) : « Aller au Temple aujourd’hui comme au temps de Salomon, c’est désigner un lieu où, avec d’autres, nous nommons Dieu dans la relation qu’il a établie avec nous. (…) Un temple n’est sacré que parce que l’humain y est convoqué par l’appel à désigner ce qui est caché au plus profond de lui-même : l’arche de l’alliance, cachée au fond de la Maison comme en nous (…) ».

Cette identification du Temple avec nous-mêmes, c’est exactement ce que fait l’apôtre Paul dans la première lettre aux Corinthiens. Il est même probable qu’il garde à l’esprit ces passages de l’Ancien Testament à propos du Temple, de la Maison de Dieu, en particulier celui où Salomon inaugure le Temple de Jérusalem.

Alors bien sûr, sous la plume de Paul l’appellation Temple fait directement et explicitement référence à ce Temple de Jérusalem, le seul lieu où le peuple élu peut valablement prier Dieu, et surtout offrir les sacrifices prescrits pour les différentes circonstances de la vie, pour le pardon des péchés, ou à l’occasion de la commémoration des événements importants de l’histoire sainte, tels que la sortie d’Egypte par exemple.

Paul va étendre le raisonnement à la communauté elle-même, tant il est vrai que pour lui, l’identité chrétienne ne reste pas strictement individuelle. Le lieu précis de la présence et de l’action de Dieu n’est pas un édifice clairement désigné et géographiquement situé. Ce lieu précis, ce sont les chrétiennes et les chrétiens, ensemble.

Puis il donne l’image d’une communauté en chantier, qui doit elle aussi se construire sur une fondation, dans la continuité. Et il situe le point d’ancrage lorsqu’il affirme : «  … les fondations sont déjà en place dans la personne de Jésus-Christ, et aucun homme ne peut en poser d’autres. » Jésus-Christ lui-même, rendu présent et vivant par la parole prêchée, par l’enseignement apostolique. On est sur le mode d’une relation vivante, et non de la conformité à un corpus de commandements, de règles, de normes, figé et inébranlable.

Paul reste l’héritier de la vision, de la mémoire, que le texte du livre des Rois nous ont rendus présents. Il a été éduqué dans le Temple, il connaît les Ecritures. Il est porteur de cette conviction forte d’appartenir à ceux que Dieu a choisis pour habiter au milieu d’eux, pour leur faire connaître sa volonté, et pour témoigner de cette vision-là.

Mais Paul est également citoyen romain, proche des cultures grecque et romaine de son époque. Il a conscience d’une nécessaire prise en compte de la culture ambiante dans la théologie, dans la formulation du message, dans l’approche respectueuse des interlocuteurs. Il veut conduire les destinataires de sa lettre à élargir leur regard, humainement et spirituellement. Il développe une pensée plus universaliste au fil des années.

Sa pensée, c’est que les personnes, et les populations rencontrées, sont parties prenantes dans la compréhension et l’intégration du message de la foi dans leur propre contexte. Elles ne sont pas de simples réceptacles d’un contenu qu’il s’agirait de continuer à respecter à la lettre et ne surtout pas discuter.

L’appartenance, ainsi, ne se joue pas vis-à-vis d’un édifice clairement désigné et géographiquement situé, ni vis-à-vis d’un dogme, ni même d’une Ecriture qu’il serait interdit de questionner, de débattre ou d’interpréter.

Paul prêche ainsi l’ouverture et la diversité, l’amour de la vérité et le respect mutuel. Le point d’ancrage est en Jésus-Christ, qui lui-même a ouvert le message aux païens, aux occupants romains que tout le monde déteste à l’époque. La fidélité à Jésus-Christ, c’est bien sûr la fidélité aux Ecritures saintes de l’Ancien Testament, qu’il revendique d’accomplir, dans la continuité des patriarches, des prêtres, des prophètes, des auteurs des psaumes, et de tous les croyants qui, à leur modeste place, ont témoigné de la foi et contribué à transmettre autour d’eux l’offre d’alliance et de salut de Dieu. Mais encore une fois, c’est une fidélité ouverte, qui va à la rencontre de l’autre dans tout ce qu’il est et tout ce qu’il peut représenter.

A la suite du Christ, Paul accomplit donc un double mouvement de fidélité et d’ouverture. Un mouvement inclusif.

Fidélité à l’intuition, au sens et à l’appel fondamental de Dieu pour que les humains se réconcilient avec lui. Refus d’un dogme figé, refus de la confiscation de la Parole par un groupe particulier.

Et affirmation de la nécessité de considérer de manière égale les croyants d’autres origines, affirmation de l’exigence de les inclure en leur donnant la parole et en les respectant dans leur diversité.

Ainsi la communauté chrétienne se construit-elle, dans cette Chapelle et ailleurs !

 

                                                                          Amen.

 

DEO GRATIAS