Textes : Genèse 28/10 à 19a

Ephésiens 4/1 à 7

Prédication :

Evangile de Matthieu 13/1 à 9, 18 à 23

Bien-aimés de Dieu,

« Orientée résultat. »

Tel est le slogan de nombreuses entreprises, ce pourrait être également celui de notre société dans son ensemble. Nous sommes fortement incités à être « orientés résultat », dans pratiquement tous les domaines de la vie. Souci du résultat, exigence du résultat, et même obsession du résultat !

Vous voulez des exemples ? Les kilos que je dois perdre d’ici les vacances, le nombre de tweets et de likes auxquels je dois encore répondre aujourd’hui sur les réseaux sociaux, toutes les musiques que j’aimerais encore découvrir mais je n’ai pas réussi à obtenir des billets pour le Paléo…), tous les restaurants dans lesquels je ne suis pas encore allé manger, toutes les méthodes de développement personnel qu’il me reste encore à tester…

Il en est également de plus effrayantes, de ces « orientations résultat », telle cette arme laser dont j’ai entendu parler cette semaine, et que l’armée américaine a développée pour toucher de manière extrêmement précise tout engin ennemi, avec un coût de chaque tir de l’ordre de 1 dollar…

« Orientés résultat. »

La tendance touche même les jeunes familles. Et tant les amicaux conseils des proches, les recommandations du pédiatre, les ouvrages spécialisés, et la multitude des ressources internet, vous disent tout et le contraire, avec cet objectif de vous aider à prendre soin de votre charmante progéniture, de manière efficace et équilibrée !

On en vient au point où nos enfants devraient marcher à tout prix avant 10 mois, parler dès la sortie de la maternité, ou résoudre des équations à 2 inconnues avant même d’avoir commencé l’école primaire !

D’ailleurs, parlons-en de l’école ! Les résultats scolaires, l’importance qu’ils prennent, et qui en viennent à représenter le critère unique et privilégié pour juger de la réussite future de nos enfants sur le plan professionnel. Résultats scolaires qui parfois en arrivent à exprimer une évaluation, un jugement d’ensemble de la personne, en oubliant sa sensibilité, ses émotions, ses capacités de relation, son attention aux autres… tous ces traits de caractère qui représentent de véritables atouts pour la vie !

Et lorsqu’ils grandissent, les jeux, les courses, le sport, contribuent à leur inculquer cet esprit de compétition, qui doit certes être pour une part dans leur croissance, mais qui doit être équilibré par ce souci, cette exigence, cette obsession même du respect, de l’écoute, de la tendresse, dans la relation à l’autre, dont témoigne la Bible, et dont elle nous fait aussi les porteurs, les messagers, les témoins.

A lire cette histoire du semeur, on dirait cependant que l’Evangile en rajoute une couche, à cette logique du résultat. Il s’agirait de décompter ce que chaque geste du semeur va produire, évaluer son succès dans son travail, mesurer sa performance.

Au fur et à mesure du récit, c’est d’abord l’échec de ses efforts que l’on constate. Ce que l’on voit aussi, c’est que certains terrains ne sont pas bons. On pourrait appeler cela des circonstances adverses, un contexte défavorable. Mais le fait est que pour les premières poignées, c’est raté !

A la fin, il y a quand même de la bonne terre, et l’on peut sortir des chiffres. Cela donne quand même quelque chose, alors que le doute et le découragement auraient pu commencer à affecter le travailleur.

Le semeur n’est pas orienté résultat, il sait qu’il y en aura un, même s’il ne sait pas d’avance lequel : il n’a effectué ni étude de marché ni prévision statistique, il n’a formulé aucun objectif spécifique, il fait juste le job.

Le semeur est orienté confiance, confiance en lui-même peut-être, confiance en la vie, confiance en la logique propre de la terre et des saisons, confiance que cette part qu’il a accomplie va fructifier, sans même qu’il cherche à en avoir le contrôle.

Je me dis que c’est pareil avec nos enfants. Nous les mettons au monde, et puis nous faisons le possible. Nous disons des promesses et nous tâchons de garder le cap. Et au bout du compte ils grandissent, ils feront leurs choix, ils auront des ennuis, mais ils prospéreront aussi. Et ce qui nous déconnecte de l’obsession du résultat en ce qui les concerne, c’est qu’ils sont des personnes à part entière, avec leurs compétences, leur capacité de réfléchir, leurs ressources physiques et morales.

Oui, dans cette histoire, il y a le semeur, les graines, et le terrain dans lequel elles tombent. L’état du terrain, sa qualité propre, sa « réceptivité », fait toute la différence.

Dans cette histoire, il n’y a que le terrain qui change. Le semeur fait son boulot. Les graines sont les mêmes. C’est le terrain qui fait la différence.

Je pense que cette histoire illustre ce que Dieu nous propose pour notre vie. Il nous propose le bonheur, une vie bonne, en relation avec lui.

L’enjeu, pour nous, c’est notre réponse, la façon dont nous voulons le recevoir. Et là, je me situe en premier lieu sur le plan de notre vie intérieure, de notre vie spirituelle.

Telle une bonne terre, lorsque je suis réceptif à une parole, celle de Dieu ou celle des autres, je suis mis en relation, je suis d’emblée introduit dans une dimension communautaire, un groupe, qui peut devenir, par cette écoute, fraternel et solidaire.

Dès que j’entends et que je reçois cette parole, ma vie s’élargit. Il ne s’agit pas uniquement d’une amitié ou d’un échange, privilégiés, de chacune et de chacun avec le Christ. Il s’agit d’une force de vie collective qui nous fait du bien, qui nous permet de résister à la violence, à la solitude et à l’indifférence dans ce monde.

D’ailleurs, par ces derniers mots, nous pouvons reprendre les images de l’Evangile. Pour les oiseaux dévoreurs : la violence qui nous anéantit, nous ravage et nous tourmente. Pour la sécheresse : la solitude qui nous racornit, nous ratatine et nous insensibilise à l’intérieur. Pour les plantes épineuses étouffantes : l’indifférence qui nous étiole, nous opprime et nous neutralise.

Lorsqu’à un moment donné nous répondons à cette parole, et que nous disons : la foi, c’est important pour moi, je veux la prendre à mon compte, je veux l’affirmer au milieu de la communauté chrétienne, et être partie prenante de cette communauté, nous montrons que nous sommes de la bonne terre. Nous montrons que nous acceptons l’amitié de Dieu, que nous ne voulons pas « faire notre vie » sans lui.

Ainsi nous sommes encouragés dans notre fidélité, dans nos engagements, ici et ailleurs. Ainsi nous voulons continuer à cheminer et à garder le cap !

Sur ce chemin, l’une de nos ressources, c’est la prière, spécialement ce Notre Père dont nous avons appris qu’elle est le modèle de toute prière. L’une de nos ressources, c’est en particulier l’une de ses demandes qui nous déconcerte parfois : « Ne nous soumets pas à la tentation (ne nous laisse pas entrer en tentation), mais délivre-nous du mal. »

Souvent, la tentation, c’est un mot pour désigner quelque chose dont on a très envie, mais qu’une règle très stricte nous interdit de profiter. Mais à quoi Dieu devrait-il donc éviter de nous soumettre, de quel mal devrait-il donc nous délivrer ? De toutes nos envies plus ou moins saines ? De tous nos désirs secrets ?

J’ai trouvé cette définition dans ces lignes d’un collègue : « par tentation il faut entendre une situation où je suis en danger d’oublier Dieu, de le renier ». Il ne s’agit ainsi pas d’abord d’une question morale, en référence à des principes. Mais il s’agit d’une question spirituelle, de relation.

Ainsi, la tentation, ce peut être l’épreuve, l’orgueil, ou le désespoir. Ou, comme je le disais tout à l’heure, la violence, la solitude, l’indifférence.

Dans ce sens, la demande devient : « nous voulons demeurer dans ton amitié, te connaître toujours mieux, et quoi qu’il arrive garder confiance. »

Cette intention, c’est une déclaration de foi, c’est un émerveillement, comme Jacob l’a exprimé en disant « Vraiment le Seigneur est ici, mais je ne le savais pas. »

Le Seigneur est ici, même lorsque, à l’image du sommeil je ne m’en rends pas compte. Le Seigneur est ici, même lorsque, à l’image de la compréhension des petits, qui doit encore se développer et grandir avant de se l’approprier, je ne m’en rends pas compte.

Même si les circonstances me paraissent adverses, même si je rencontre l’absurdité, même si autour de moi je peux sentir la colère et la rancune, même dans ces conditions-là, défavorables, désagréables, obscures, le Seigneur est ici, et cette présence fait la différence.

Amen.

DEO GRATIAS