PREDICATION :     Jérémie 17/5-8
Luc 9/28-36  
Bien-aimés de Dieu,

La Bible est comme notre vie. Elle nous raconte des histoires toutes simples, encourageantes et rafraîchissantes, comme avec cette image de l’eau, de l’arbre et des fruits. Une image évoquée lors de la préparation de baptême (du petit Mathis ce matin à Morges), en parlant de la famille, comme d’un arbre dont les différentes branches se déploient et s’épanouissent dans des directions différentes, mais qui a le même enracinement, qui a besoin du même enracinement.

Evidemment, dès le moment où j’ai pris part il y a quelques jours à cette discussion, je ne pouvais pas louper ce magnifique texte du prophète Jérémie, pile dans ce thème, et tellement adéquat pour un jour de baptême !

Il y a dans la Bible cette image de l’arbre. Celui qui met sa confiance en Dieu est comme un arbre planté au bord de la rivière. Enraciné solidement, proche de ce qui donne tous les éléments nutritifs nécessaires à sa vie. Du coup, il peut donner des fruits, nourrir le monde, y mettre de la couleur, de l’odeur, de la saveur.

Ainsi je vois notre baptême, comme une source de vie. Même loin dans le temps. Même caché profond dans les souvenirs.

L’arbre profite non seulement de quelques gouttes mais de tout le courant. Toute l’eau de tous nos baptêmes forme un ruisseau qui réveille le désert et donne à boire au monde. Ce ruisseau est pour moi une image de l’Eglise et des chrétiens, faisant circuler la vie, produisant des fruits.

Ces fruits, je ne les vois pas comme la réussite au sens matériel du terme, ou comme la pleine réalisation d’initiatives ou de projets. Mais essentiellement comme l’épanouissement, le plein accomplissement de la vocation d’être humain et de chrétien. En d’autres termes, se sentir à sa place, vivre authentiquement les valeurs de respect de l’autre, d’amour, de bienveillance et de partage.

Ce ruisseau est pour moi une image de l’Eglise et des chrétiens, faisant circuler la vie, produisant des fruits. C’est-à-dire que dans les époques d’angoisse et de perte du sens de la vie, dans les heures de sécheresse spirituelle, dans les moments de souci et d’inquiétude, la communauté chrétienne devient porteuse de confiance et d’espérance. Elle permet de résister, ensemble, aux idéologies mensongères, à la dictature du « tout tout de suite », à l’intrigue, aux idées toutes faites, à la malveillance.

La Bible est comme notre vie. Elle nous raconte aussi des histoires parfois étranges et extraordinaires, comme cette rencontre de Jésus avec deux grands personnages de l’Ancien Testament, dont on sait qu’ils sont morts. Le tout à l’écart des foules, avec des disciples pas très conscients de ce qui arrive. Un petit côté rencontre avec des esprits, ou des fantômes, un épisode qu’une série télévisée ne renierait pas, pour créer ce « happening » qui nous accroche et nous fait frissonner…

Cette histoire de l’Evangile a pour titre « transfiguration ». Dans « transfiguration », il y a bien sûr « figure ». Non pas au sens de dessin ou de représentation, mais de visage.

Le visage, celui du Christ en particulier, se trouve en effet au centre du récit. Un article m’a aidé à le méditer et à vous le commenter : « Le visage et le sacré » de David Le Breton, sociologue et anthropologue. J’ai également eu recours à un dictionnaire des symboles.

Le Breton écrit : « Le visage est le lieu de la reconnaissance mutuelle. » Il poursuit en parlant du corps « comme frontière de l’identité. » Et il met ensemble les deux : « (…) il faut le visage comme territoire du corps où s’inscrit la distinction individuelle. » Qu’est-ce à dire ?

Eh bien quand vous voulez retrouver un ami dans une foule, c’est en effet son visage que vous cherchez. Et lorsque vous l’avez trouvé, c’est bien sûr l’ami tout entier qui est là. En d’autres termes : notre corps marque la présence de notre personne dans le monde et le visage nous rend reconnaissables aux autres, le visage nous fait entrer en relation, exister en relation avec les autres. On le sait bien lorsqu’avec un tout-petit, l’on se regarde et que l’on sourit.

Le visage nous fait entrer en relation. C’est vrai aussi pour le Christ, dès lors qu’il a voulu s’incarner, et qu’en plus d’être Dieu, il a voulu comme le disent aussi les plus anciennes confessions de foi, être humain.

Le Christ s’affirme et se révèle comme cet Unique qui prend corps dans notre humanité, pleinement. Il est ainsi visible, reconnu comme de chair et de sang, d’émotions et de sentiments. Il est approchable, fréquentable, aimable, au sens où il peut être aimé des siens, dans une relation personnelle.

Son visage ici illuminé ne change ni sa nature humaine ni son identité. Il reflète certes l’ardente présence de Dieu, comme Moïse en son temps, mais il reste lui-même, Jésus, reconnaissable, relié aux siens.

Dans le même sens, le Dictionnaire des symboles affirme : « jamais personne n’a vu directement son propre visage : on ne peut le connaître que grâce à un miroir… Le visage n’est donc pas pour soi, il est pour l’autre, il est pour Dieu ; il est le silencieux langage… » (page 1023).

  1. Le Breton poursuit : «le visage est le lieu par excellence du sacré dans le rapport de l’homme à soi et à l’autre.» Le visage est ainsi fortement lié à l’identité, à la relation, à soi, aux autres et à Dieu.

Les disciples reconnaissent en Jésus le visage de Dieu. Quand on est relié à Jésus, l’on est aussi relié à Dieu. Le pasteur et professeur Bovon commente en indiquant que le visage est en grec un mot qui pourrait désigner la personne tout entière. Le visage du Christ change, cela « n’indique pas un changement dans l’être mais dans le rapport de Jésus aux autres et des autres à lui » (page 483). Dans le texte, la gloire de Jésus, c’est toute l’intensité de la présence de Dieu.

L’expérience des disciples renforce cette conviction (vécue d’ailleurs sans crainte), que Jésus est porteur de la présence de Dieu, le lien entre l’Ancienne et la Nouvelle Alliance (qui s’inaugure avec sa venue), le lien entre le ciel et la terre.

Ce trait est renforcé par le lieu : la montagne est un lieu privilégié de rencontre avec Dieu, un lieu plus près du ciel. Qu’on pense juste à la montagne de Dieu, l’Horeb, sur laquelle Moïse a reçu les Tables de la Loi (et dans une autre tradition religieuse, les ziggourat babyloniennes).

Dans la traduction, il est question de disciples « profondément endormis » et qui se réveillent, pour s’apercevoir de ce qui se passe. Cette traduction est inexacte. F. Bovon traduit : « chargés de sommeil mais ayant réussi à rester éveillés ». L’expression originale ainsi rendue ne désigne pas le sommeil comme l’inconscience de l’humain endormi.

Mais c’est comme lorsque vous êtes le soir devant la TV, à vouloir regarder la fin de l’épisode, et que votre corps vous dit d’aller dormir. Vous luttez, vous êtes « entre deux ». Dans l’Evangile, c’est exactement ça. Il s’agit d’une sorte d’état entre veille et sommeil.

Et ici, comme souvent pour les Anciens, cet état de conscience est un « moment » et un moyen privilégié de contact avec le divin, de révélation et de compréhension des projets divins. Un état de conscience qui permet à l’être humain de se trouver plus attentif et plus réceptif aux messages, aux images, aux pensées, qui viennent de Dieu.

Et j’aime bien Pierre à cet instant-là, qui propose de dresser trois tentes et de s’installer. Pierre et son exclamation spontanée, la transparence de ses sentiments. Pierre qui ne se pose pas de questions : il se sent bien et il le dit. Il est simple, positivement, et trouve naturel d’accueillir ces hôtes de son Maître. Ils sont pour lui les bienvenus, avec ce qu’ils représentent pour tous les Israélites de son époque : la Loi et les Prophètes.

Avec Jésus, sur pied d’égalité, se présentent ceux qui ont tracé la route à ce peuple, qui l’ont guidé et aidé, qui l’ont structuré et interpellé, qui l’ont accompagné et en quelque sorte orienté vers Jésus, là entre eux deux. Et voici Jésus qui reprend et réunit, déploie et accomplit en sa personne ces deux ministères.

Mais à peine Pierre a-t-il terminé sa phrase que la scène change, l’ambiance aussi, et l’impression des disciples sur ce qui se passe. Jusque là, lumière, confiance, ouverture. Et avec le nuage qui les couvre : obscurité, frayeur, repli. Joie et espérance d’un côté, de ce monde céleste qu’ils viennent d’entrevoir. Renvoi à la dureté du monde terrestre et à la fragilité de la condition humaine, de l’autre côté.

Il y a là en effet ce contraste que nous percevons entre les deux scènes, entre les deux moments du récit. Mais notre impression sera peut-être plus juste lorsque nous nous rappellerons que le nuage, au moment de l’Exode, signifiait la présence de Dieu conduisant, de jour, son peuple, en tête de la caravane qui quitta l’Egypte entraînée par Moïse. De nuit, c’était une colonne de flammes.

En somme, lorsqu’ils sont avec Jésus, Moïse et Elie, partageant avec eux ces instants de lumière, les disciples sont en présence de Dieu. Ils reçoivent un aperçu de leur ultime destinée, de ce vers quoi ils vont. Et lorsqu’ils sont dans le nuage, ils sont aussi en présence de Dieu, même avec la frayeur qui est l’un de ces sentiments humains les plus fondamentaux. Ils reviennent à la pleine conscience de leur condition humaine.

Ce qui renforce en moi cette conviction qu’ils sont réellement en présence de Dieu, c’est la voix. Cette voix à la fois accompagne la disparition de la vision, le retour à leur réalité terrestre, et en même temps les replace dans un registre de compréhension et de relation.

Cette voix est la parole qui replace l’événement dans le contexte, lui donne un sens, une direction. Elle indique les points de repère nécessaires pour l’interpréter et lui donner la suite qui convient.

Sans la voix finale, la révélation accordée, cet aperçu de la position du Christ en lien avec l’ancienne alliance, dans la continuité de l’ancienne alliance, dans l’accomplissement de l’ancienne alliance, sans la voix finale, cette révélation resterait dans le registre du rêve ou du merveilleux.

La voix de Dieu précise sans équivoque que Jésus est le Christ, et ainsi en qui nous croyons quand nous croyons en Jésus. Elle précise également quel doit être le centre du témoignage chrétien, le centre du ministère et de la prédication de l’Eglise.

Enfin, la voix de Dieu ouvre le cheminement qui va conduire Jésus de la Galilée à Jérusalem, à sa Passion puis à sa Résurrection. Jésus va tracer ainsi une route qui sera aussi celle des disciples, et à travers leur témoignage et leur ministère, celle de tout être humain.

Oui en effet, si avoir part à la présence de Dieu sur la montagne, et recevoir un aperçu de notre ultime destinée est possible, bienvenu, source de joie et de force, l’enjeu pour l’instant, ce n’est pas de rester sur la montagne. Il n’est pas incongru de souhaiter y rester tellement on y est bien, mais l’enjeu c’est d’en descendre.

L’enjeu c’est de garder confiance dans notre relation avec le Christ, de marcher avec lui, à sa suite, sur un chemin de témoignage fait aussi, comme pour lui, de souffrance et de gloire.

Amen.

DEO GRATIAS