Morges Chapelle des Charpentiers

Epiphanie 6 janvier 2019

 

Prédication : Ephésiens 3/1 à 12

Genèse 12/1 à 5

Matthieu 2/1 à 12

 

Bien-aimés de Dieu,

Pris au mot récemment par un paroissien sur notre disponibilité à recevoir des sujets de prédications, il m’a questionné sur la naissance de Jésus, en particulier sur le pourquoi de sa venue à cette époque-là, dans le Royaume d’Hérode, sous occupation romaine. Si comme croyant l’on admet que Dieu a un plan et des projets pour les humains que nous sommes, quel est le sens de cette naissance, dans ce plan, à ce moment-là ?

Cette question en décline plusieurs autres, que je vais explorer ce matin.

Il y a la question de l’histoire. L’histoire en tant qu’elle est cette réalité du temps qui passe, et des vies humaines qui s’y inscrivent. Une réalité faite de relations, personnelles, sociales, localisées, mais aussi plus étendues, que je résumerais par le terme de « géopolitique » (qui comprend aussi pour moi la dimension économique).

Pourquoi la naissance de Jésus à ce moment-là ? Quant à moi, j’y entends d’abord : « pourquoi Dieu dans l’histoire ? » Pourquoi souhaite-t-il s’insérer, s’intégrer, affirmer sa présence dans l’histoire des humains, dans leurs vies, tant à l’échelon personnel, que communautaire et universel ?

Le texte évoquant l’appel à Abraham donne une réponse : celle d’un Dieu qui ne se confine pas à son propre monde, mais qui entre en relation. Celle d’un Dieu qui parle de façon intelligible. Celle d’un Dieu qui se révèle et qui adresse vocation.

Les sciences bibliques ont établi à cet égard que les mots de Dieu à Abraham peuvent se traduire par « va vers toi-même ». Il s’agit non pas en premier de changer de lieu, de conquérir un pays, mais de s’ouvrir à soi-même, d’approfondir le sens de sa vie, ce qui doit compter fondamentalement. Abraham a alors 75 ans, un âge respectable, et il a manifestement encore du chemin à faire, d’abord intérieurement.

Dieu qui révèle et se révèle, Dieu qui partage sa vie avec celle des humains, au cœur de leur réalité, au cœur de leur histoire, Dieu qui les appelle à être mieux eux-mêmes, à se parler, à être en relation, à construire et à entretenir ce monde, c’est en somme le résumé de toute la Bible.

La venue de Jésus comme un tout-petit enfant ne fait pas exception : Dieu se révèle dans ce que l’humain peut être de plus fragile, avec cet appel à en prendre soin et à le faire grandir. Qui a envie de ne pas entrer en relation avec un tout-petit enfant, de l’aimer et de le choyer ?

« Pourquoi à ce moment-là ? » me fait surtout réfléchir à la question « pourquoi de cette façon-là ? » Pourquoi cette stratégie-là, en somme ?

Je pense que de toute façon, l’irruption de Dieu dans l’histoire humaine, dans « la grande Histoire » autant que dans notre propre histoire personnelle, est toujours surprenante. Elle intervient toujours dans un contexte où nous sommes aux prises avec les difficultés, les épreuves, les incertitudes. L’on ne s’y prépare jamais vraiment, à sa venue.

S’agissant de la naissance de Jésus à ce moment-là de la « grande Histoire », elle survient dans un contexte politique compliqué et violent, une dure réalité sociale. Hérode n’est pas un tendre, et l’occupation romaine étrangle le pays, économiquement et idéologiquement. Cette naissance montre alors d’emblée que Dieu se sent concerné, s’implique, s’engage, remet en question et en perspective la politique, la vie en société, les systèmes économiques, les idéologies.

Un exemple de cette implication, de cet engagement, de cette influence que Dieu exerce sur la vie et les projets des humains : cette visite des mages.

L’on sait que les mages sont des savants spécialistes du ciel, des astronomes, des astrologues. Mais comment ne pas voir dans leur démarche une mission d’ordre diplomatique ? En effet : ces magiciens non identifiés, a priori préoccupés uniquement des oracles célestes, observateurs des constellations, a priori plus versés dans l’ésotérisme et les prédictions, pourquoi seraient-ils d’abord allés enquêter dans la capitale, puis sur sa convocation y rencontrer Hérode, avant de se rendre auprès du petit enfant, s’il ne s’agissait pas d’une part de venir à la pêche aux informations et d’autre part de se signaler effectivement et officiellement comme représentants d’Etats étrangers en voyage sur son territoire ?

Alors astronomes oui, astrologues oui, mages ou magiciens oui, mais aussi diplomates, et sans doute également espions, venus évaluer la situation politique du royaume d’Hérode, analyser ses forces et ses faiblesses, et tant qu’à faire vérifier à quoi pourrait bien ressembler ce nouveau roi dont la naissance est signalée par l’étoile.

Avant d’être un exilé et un réfugié, avant de voir sa vie menacée, Jésus dès ses premiers jours est au contact du pouvoir, de la haute politique internationale, de la complexité de ces relations au niveau le plus élevé. D’ailleurs, s’il venait en Suisse ces jours, il se rendrait sûrement au Forum de Davos !

Oui l’hommage rendu par les mages devant la crèche est probablement sincère, mais non dénué d’arrière-pensées. Cette visite sera dûment rapportée et commentée dans leurs chancelleries et palais royaux respectifs !

La manière dont le récit est construit montre que dès les premiers instants, Jésus est celui qui s’insère, s’intègre à la vie des nations, mais aussi influence, transforme la vie des nations. D’ailleurs, juste pour l’illustrer, pointons sur cet aspect-là du récit : ces représentants d’Etats étrangers n’offrent pas des babioles, mais des cadeaux de grand prix, d’usage entre chefs d’Etat. Ils saluent dans les formes requises, font même allégeance et indiquent les bonnes relations qu’ils souhaitent ainsi établir et conserver à l’avenir. Ils prennent l’option de s’aménager un accès auprès de celui qui pourrait devenir l’opposant de cet Hérode, auprès de celui qui pourrait devenir le prochain homme fort destiné à le remplacer.

La naissance de Jésus nous dit : moi Dieu, je suis partie prenante de vos réalités. Je suis au milieu de toute cette complexité de vos existences. Chaque fois que vous êtes aux prises avec cette complexité multiforme de votre histoire humaine, je suis là.

Alors pourquoi à ce moment-là, eh bien parce qu’en somme il est une sorte de paradigme de tout ce qui peut se présenter à nous. Ce moment-là est l’exemple générique, programmatique, de toutes les situations, dans lesquelles nous pouvons nous trouver, et qui nécessitent la venue de Jésus, sa présence au cœur de notre réalité.

L’apôtre Paul reprend cette question en développant le thème du plan secret. Il s’agit du rassemblement de peuples alors divisés, selon les conceptions de l’époque, dans l’univers culturel et religieux de l’apôtre, en deux catégories : les Juifs et les non Juifs. Paul l’évoque en ces termes : « Par le moyen de la Bonne Nouvelle, les non Juifs sont destinés à avoir part avec les Juifs aux biens que Dieu réserve à son peuple, ils sont membres du même corps et participent eux aussi à la même promesse que Dieu a faite en Jésus-Christ. »

Il y a avec la venue de Jésus la révélation par Dieu de son projet pour les humains, la révélation d’un mystère dont Jésus est à la fois sujet et objet, projet rédempteur destiné à transformer le cours des choses. Dans un second temps, qui suit immédiatement cette venue, il y a le message relayé par les apôtres et par l’Eglise, la manifestation et le déploiement de ce projet dans l’histoire. Si Dieu est partie prenante de l’histoire des humains, ceux-ci deviennent, à l’exemple et à la suite des apôtres, et aussi l’Eglise dans son entier, partie prenante du projet de Dieu. Se crée une interaction, une réciprocité. Tous ceux qui reçoivent le message et acceptent d’être réconciliés en Christ deviennent porteurs de ce projet de Dieu destiné à l’humanité. Et nous en particulier !

Soit dit en passant, quand je dis révélation, quand je dis manifestation, ce sont deux traductions que l’on peut donner au mot « epiphaneia », Epiphanie, le nom de la fête d’aujourd’hui. Nous sommes tous « Epiphanie ».

Pourquoi à ce moment-là de l’histoire ? Si l’on en cherche la raison, nous pouvons seulement dire qu’elle appartient à Dieu. Mais nous devons surtout entendre « pour-quoi », quel en est le but ?

Eh bien, c’est une réconciliation, une même appartenance, qui traverse et même fait tomber la barrière entre des peuples. Et Paul sait, comme Juif extrêmement pieux et comme Pharisien zélé, à quel point cette barrière était stricte entre les siens et les autres peuples.

Par la venue de Jésus, Dieu veut rassembler et réconcilier. Par notre participation à ce projet de Dieu, nous sommes appelés à faire de même. L’histoire nous attend, elle a besoin de l’Evangile.

                                                                          Amen.

DEO GRATIAS