Actes 2, 42-47, Actes 4, 1-10, Actes 5, 1-11

 

Et bien voilà, Pentecôte c’est terminé ! L’effervescence de Pentecôte, c’est derrière eux ! Bien sûr, il y a de quoi se réjouir : on nous parle dans le passage précédent de 3000 baptisés rien que pour ce jour-là et ça n’est pas terminé puisque le Seigneur rallie à la communauté chaque jour ceux qui sont sauvés.

On pourrait en rester là et raconter les prouesses des nouveaux croyants, développer de long en large la manière dont l’Esprit agit chez eux mais Luc entend nous faire redescendre sur terre. Il entend clairement nous démontrer qu’on n’est pas là devant un feu de paille mais que, véritablement, on est face à une communauté qui prend forme et qui s’organise.

Dans le même ordre d’idée, il nous est précisé que les baptisés, bien que récents, sont persévérants. Désormais, ils inscrivent leurs décisions et leurs actions dans la durée. Ils ne relâchent pas leurs efforts et ils sont confiants.

 

A propos de l’organisation de cette communauté, on nous dit, à vrai dire, beaucoup de choses : en quelques versets, on nous parle de l’enseignement des apôtres, de miracles, et on passe sans transition au partage des biens, à l’eucharistie sans oublier bien sûr la prière.

Reprenons : L’enseignement est réservé aux apôtres. Cela semble incontestable. Ils tirent leur autorité de ce qu’ils ont été les témoins de la vie de Jésus jusqu’à sa résurrection. Ils sont les porteurs d’une parole fondatrice. La communion est celle des croyants qui vivent à la fois une communauté fraternelle, matérielle et spirituelle. Par fraction du pain, on  désigne ici le repas du Seigneur, la cène. Dans la pratique juive, rompre le pain est un rite d’ouverture d’un repas. On peut donc être certain qu’elle doit être comprise dans son sens chrétien. Pour finir, les prières étaient une pratique régulière qui suivait le rythme juif avec une prière à l’aube, une à 15h et une dernière au couché du soleil.

 

Ce qui est marquant dans ce passage, c’est que le baptême a des conséquences, des conséquences très immédiates et concrètes. Il entraîne le partage des biens. Tous font communauté. C’est bien sûr en lien avec une manière de vivre la justice sociale, mais cela rappelle aussi qu’ils ont un projet commun, un projet sur lequel ils sont d’accord. Ils vont et ils regardent tous dans la même direction.

Les modalités de ce partage des biens sont clairement annoncées. On ne peut l’ignorer. Les propriétés et les biens sont vendus et leur produit est partagé entre tous. Notez que ce dépouillement n’est pas obligatoire. Le but n’est pas de tout abandonner. L’idée est plutôt qu’on ne laisse pas un frère en Christ dans le besoin. On ne recherche pas la pauvreté à tout prix mais on ne saurait tolérer qu’un frère soit livré à lui-même et sans ressource. On est loin de l’obligation faite par exemple dans la communauté de Qumrân qui demande à chacun de se dépouiller de ses biens impurs au profit de la communauté.

Ce qui serait bien, ou plutôt ce que je vous propose maintenant, c’est de nous arrêter un instant pour contempler cette Eglise des premiers temps du christianisme. Prenez le temps qu’il vous faudra. Elle est celle de l’âge d’or de la chrétienté. Ses membres vivent en pleine harmonie. Savourez… parce que cela ne durera pas et ça n’a d’ailleurs jamais existé.

 

Commencée dans le vent et le feu de Pentecôte, l’Eglise doit maintenant devenir communion. L’Esprit provoque la naissance d’une communauté, une communauté qui va organiser un « vivre ensemble » et témoigner d’une salut partagé. L’Evangile n’est pas qu’une croyance, elle crée une qualité de vie où la grâce reçue se décline en attention aux besoins d’autrui et en partage des ressources. C’est notre rapport à Dieu et à autrui qui est changé. Imaginer une telle communauté serait-il une utopie ? Ce qui l’est en tous les cas, c’est de croire que cela peut se faire sans soubresauts et sans douleurs.

 

C’est ainsi ! Dès ses débuts, l’Eglise n’est pas parfaite. Les croyants sont pris à la foi entre l’hostilité des autorités et dans des crises internes de la communauté.

Pierre et Jean en prison pour la nuit, c’est un des exemples des difficultés avec les autorités et encore, pour cette fois, tout est bien qui finit bien.

L’histoire d’Ananias et Saphira connaît une issue plus dramatique. Certes, ils ont vendu une propriété et n’ont donné aux apôtres qu’une partie de leurs gains. Est-ce une raison suffisante pour qu’ils en meurent l’un et l’autre ? Il faut bien avoir conscience qu’Ananias et Saphira ont touché quelques d’essentiel pour la communauté. Par leur mensonge, ils ont trahi la confiance entre frères. Leur mort est alors à saisir dans sa portée symbolique. En ne respectant pas la charité fraternelle, c’est la communion entre frères qu’ils blessent. Et cette blessure ne comporte-t-elle pas un risque mortel pour la communauté ?

Voici tout de même un récit qui fait froid dans le dos et avouez que, à la première lecture, il nous donne plutôt l’envie de prendre la fuite au lieu de de persévérer parce qu’au fond, chacun peut s’identifier à leurs personnes.

 

Alors ? Qu’est-ce qu’on fait ? On pourrait de s’en aller en catimini ? Oui, parce que, on a tous compris que vivre la communauté, ça n’est ni facile ni sans risque. Soyons rassurés, déjà pour la chrétienté à laquelle elle s’adresse, ce portrait d’Eglise relève de l’exception : il appartient à un âge d’or. L’auteur des Actes n’invite pas à l’imitation, pas plus qu’à la culpabilisation, mais il expose un modèle de vie communautaire authentique. Il le tend comme un miroir à la chrétienté de son temps. Et c’est alors pour elle l’occasion de mesurer sa vie à l’utopie communautaire, de s’interroger sur son observance des quatre marques identitaires que sont l’enseignement, la communion, la fraction du pain et les prières. Ensuite, elle pourra les hiérarchiser.

 

J’ai pris la liberté de vous organiser un petit « voyage paroissial » pour ce matin. Notez quand je dis « petit », c’est une façon de parler parce que j’ai envie de vous emmener au nord la Colombie, dans les montagnes où vivent les Indiens Kogis. Les Kogis sont les derniers héritiers des Tayronas, l’une des plus grandes sociétés précolombiennes. Aujourd’hui, ils ne sont plus que 10’000 et leur territoire a été considérablement rétréci depuis les années 70. On les connaît mieux grâce au français Eric Julien. Eric Julien s’est retrouvé — il était alors jeune et peut-être un peu trop téméraire — il s’est retrouvé avec un œdème pulmonaire dans leurs montagnes de la Sierra Nevada. Vous aurez deviné la suite, les Indiens l’ont trouvé et l’ont soigné. Au moment de partir, il leur a demandé ce qu’il pouvait faire pour eux et les Kogis lui ont demandé s’il pouvait les aider à récupéré leurs terres. C’est ce qu’il a fait et grâce à ses actions et ses conférences, les Indiens ont pu racheter des territoires.

Or ce qui m’intéresse ici, ce sont certains exemples qu’Eric Julien donne à propos de leur façon de vivre dans ses conférences. Certains sont assez frappants. Par exemple, lorsque l’un d’entre eux commet un délit, ils ne le punissent pas comme nous avons l’habitude de le faire ici. Ici, on juge les gens pour qu’ils paient leur dette. Chez les Kogis, ils estiment que la personne est sortie du contexte, c’est parce que tout le monde y a contribué et les démarches entreprises visent sa réintégration. Elle est la responsabilité de la collectivité. Il raconte aussi que les Kogis sont capables de marcher pendant des heures juste pour aller offrir un fruit à quelqu’un qu’ils connaissent. Je ne vous propose d’aller offrir un fruit à un promeneur sur les quais d’Ouchy. Ici, le don serait considéré comme suspect. Là-bas, le don nourrit la relation.

N’est-ce pas là deux petits exemples qui pourraient nous faire penser que, quelque part sur notre terre, existe encore une communauté idéale ? N’est-elle rien d’autre qu’une utopie ? La vérité, c’est leur communauté lutte pour sa survie et que, chaque jour, elle est menacée dans ses fondements. Pour rien au monde, je ne vous proposerai réellement d’aller leur rendre visite. Laissons-les vivre en paix ! Mais profitons de cette bouffée d’air pour réfléchir autrement.

Quelles sont les lois qui les organisent la société des Indiens Kogis ? Ce sont les lois de la nature, les lois du vivant. Dans notre société occidentale, on n’a nous aussi des lois. On passe beaucoup de temps à les écrire et les modifier. On les change mais on le fait au gré de nos intérêts.

Et dans notre communauté d’Eglise, quels sont nos fondamentaux ? Le premier qui est à mettre en valeur et duquel découlent tous les autres est notre foi. La foi que Dieu lui-même s’est saisi de notre vie et qu’il inspire nos pensées par son esprit, la foi qui établit un lien mystérieux entre Jésus et nos vies. La vie en Eglise ne se résume pas à un modèle — aussi parfait soit-il — elle est basée sur le partage de notre foi, de nos certitudes, de nos expériences et nos prières. La foi nous demande de nous convertir chaque jour, une conversion de nous-mêmes, de l’Eglise et des autres.

L’ennui dans tout ça, c’est que je me vois dans l’obligation de retirer ce que je vous ai dit au début à propos de Pentecôte. En fait, Pentecôte, c’est loin d’être terminé !

 

Amen