Jean 6, 1-35
Une légende de la mystique juive raconte que lorsque l’enfant est encore dans le
ventre de sa mère, il possède toute la connaissance du monde, symbolisée par la
première lettre de l’alphabet hébreu, l’Aleph. Il connaît et comprend le monde dans
sa totalité.
Mais au moment de sa naissance, l’ange de l’Aleph va venir passer un doigt sur les
lèvres du nouveau-né. Dès qu’il sort de la matrice originelle, l’ange lui ôte à jamais
le souvenir de l’Aleph. Alors l’humain cherchera toute sa vie à retrouver cette
connaissance infuse. Peut-être est-ce là ce qui se passe lorsque nous rendons notre
dernier souffle… Peut-être retrouvons-nous alors cette connaissance…
A sa façon, le rabbi Yeschoua tente de nous ouvrir à cette connaissance. Déjà ici et
maintenant.
A sa façon, il ouvre pour nous des puits de lumière, pour nous permettre de
participer à ce qui est plus grand que nous et au-dedans de nous. Dès l’origine.
Sur ses routes d’évangile en effet, Yeschoua a laissé derrière lui des gestes étonnants
qu’on a appelés «miracles» ou encore «signes». Comme autant de petits cailloux
blancs laissés sur le chemin pour accéder, même partiellement, à cette connaissance
du monde.
Car en même temps qu’un geste, le miracle est avant tout une parole donnée, un
regard autre adressé. Ou, pour le dire, autrement, le geste ne compte pas en tant que
geste, il importe pour ce qu’il signifie.
C’est ce que nous allons voir en relisant ce matin ce récit de l’évangile de Jean.
Dans ce quatrième évangile, vous l’avez entendu, on appelle les miracles des
«signes». Parce que dire «signe» au lieu de miracle, c’est dire quelque chose de plus
que miracle, que prodige, que magie.
.

Dire «signe», c’est dire quelque chose de l’ordre de la signification, du sens, d’une
ouverture à un espace nouveau, plus grand, plus large, plus étonnant encore que de
la magie du premier degré.
Là où nous nous trouvons, au début de ce chapitre 6, Jésus a déjà donné trois signes
(il a changé de l’eau en vin à Cana et il a guéri deux personnes), mais chaque fois
un peu à contrecoeur, parce qu’on le lui demandait avec insistance.
Alors que là, bizarrement, personne ne lui demande rien. Personne n’a grognassé en
disant qu’il avait faim, les disciples ne geignent pas, comme ils le font d’habitude…
Du coup, on se demande un peu quelle mouche le pique, Jésus, lorsqu’il demande à
Philippe où acheter du pain pour tout ce monde venu l’écouter…
Ce n’est rien de moins qu’une mise à l’épreuve, un passage qui va faire évoluer les
personnages d’un sens à un autre, d’une rive à l’autre, d’une connaissance à une
autre.
Alors, comme manifestement personne n’a d’idées ou d’argent pour nourrir cette
foule, Jésus prend les cinq pains et les deux poissons d’un petit garçon. Du pain qui
vient de la terre, des poissons de la mer… et dans ce mélange entre terre et mer il y
a déjà l’annonce que le signe, c’est quelque chose à l’intersection de deux espaces,
deux couleurs, deux significations.
Jésus rend grâce et donne à manger à la foule et une fois qu’elle a mangé, il fait
rassembler le reste, douze corbeilles de surplus.
La seule chose que le récit ne dit pas, c’est comment Jésus a fait : par quel pouvoir
a-t-il rassasié la foule ? Entre l’action de grâce et la distribution, il y a comme une
tâche noire dans le décor, quelque chose qui échappe au regard.
Et du coup, la foule repue se met à avoir les yeux plus gros que le ventre ! Elle en
redemande : encore du pain distribué, encore des prodiges, puisque le magicien est
prophète, et peut-être même roi…

Ils n’ont pas compris que la multiplication des pains, ça ne peut pas se répéter à
l’infini, ça ne peut faire signe qu’une fois.
Il leur faut encore accomplir un autre passage : le passage des signes à la
compréhension des signes.
Lecture de Jn 6,16-17
Le soir venu, ses disciples descendirent jusqu’à la mer. Ils montèrent dans une
barque pour gagner Capharnaüm, sur l’autre rive. Déjà l’obscurité s’était faite et
Jésus ne les avait pas encore rejoints.
Après la fuite de Jésus, pour échapper à la foule en délire qui veut le faire roi, les
disciples, eux aussi, se retirent de la foule. Jésus est monté sur la montagne, les
disciples descendent à la mer.
La première scène se passait de jour, sur la terre, la seconde se passe de nuit, sur la
mer. La première scène était joyeuse, vaguement euphorique, la seconde est
effrayante, terrifiante même.
Jésus était parti par la montagne, il revient par la mer : les disciples sont terrifiés,
ne le reconnaissent pas et ne se calmeront qu’à sa voix.
La foule, dans le registre de la joie, était fascinée par le signe du pain multiplié et
voulait prendre Jésus pour son roi, sans reconnaître là son identité réelle.
Les disciples, dans le registre de la peur, sont fascinés par le signe de la marche sur
l’eau et veulent prendre Jésus dans leur barque, sans reconnaître là son identité
réelle.
Les deux histoires, d’une certaine manière, disent la même chose, mais en inversé,
comme une photo qu’on peut voir en positif et en négatif.

D’un côté, il y a cette scène lumineuse de la multiplication des pains : vous voyez
les couleurs, les odeurs, les cris des enfants et les rires des femmes… et au centre,
un point obscur, une tache noire sur un tableau de lumière…
La vision de Jésus qui multiplie : ça, la foule ne le voit pas, et du coup, au regard
elle substitue le manger ; elle a pris le signe au premier degré et le comprend comme
un miracle, comme de la magie.
D’un autre côté, il y a cette scène sombre, vous ne voyez pas de couleurs, c’est la
nuit, c’est la mer qui tangue, rien n’est stable, seul le vent de la tempête souffle,
effrayant et les vagues claquent sur les flancs de la barque… et au centre, un point
lumineux, une tache de lumière sur un tableau obscur…
Mais la vision de Jésus qui marche sur l’eau est tellement insoutenable, impossible,
irréelle, que du coup, au regard, les disciples substituent le son, le son de la voix.
C’est d’ailleurs seulement l’écoute de cette voix-là qui les calme et les incitent à le
prendre dans leur barque, à le reprendre avec eux. Ils ont compris le signe au premier
degré, comme un miracle, comme de la magie.
Alors, c’est quoi un signe : un signe, ce n’est pas un miracle, ça vous l’avez
compris ! Un signe, c’est la rencontre entre l’attendu et l’inattendu.
Dans la deuxième histoire, Jésus venait de la montagne, les disciples de la mer : le
vertical croise alors l’horizontal et le choc se produit à la rencontre des deux : c’est
ça le signe.
Dans la première histoire, lorsque Jésus multiplie les pains, le signe, ce n’est pas le
besoin alimentaire, le fait que la foule soit nourrie, repue, rassasiée, mais c’est le
fait qu’après avoir nourri les ventres, il reste 12 corbeilles qui signifient autre chose :
c’est ça le signe.
Plus fondamentalement, le signe, c’est que la multiplication, comme la marche sur
l’eau, conduisent à la reconnaissance de Jésus comme le pain de Vie.

Lecture de Jn 6, 25-27
Quand ils l’eurent trouvé de l’autre côté de la mer, ils lui dirent : «Rabbi, quand
es-tu arrivé ici ?» Jésus leur répondit : «En vérité, en vérité, je vous le dis, ce n’est
pas parce que vous avez vu des signes que vous me cherchez, mais parce que vous
avez mangé des pains et que vous avez été rassasiés. Travaillez non pour la
nourriture périssable mais pour la nourriture qui nourrit en vous la vie éternelle.
C’est donc là que tout s’explique, que les pièces du puzzle commencent à s’emboîter
les unes dans les autres.
C’est maintenant que le signe va prendre une signification.
«Tu dis qu’il faut croire en toi, l’envoyé de Dieu, tu dis qu’on a mal compris le signe
que tu donnes, mais alors donne-nous en un autre… Nos ancêtres au désert avaient
déjà reçu une nourriture miraculeuse, et qui en plus se renouvelait tous les jours ;
ils appelaient ce pain étrange la manne, parce qu’ils ne savaient pas ce que c’était
(man hou veut dire “qu’est-ce que c’est ?” dans la langue hébraïque).»
Oui, mais le pain multiplié n’est justement pas la manne : c’est même exactement
l’inverse.
Le peuple au désert avait reçu le pain qui se renouvelait chaque jour, mais en même
temps, ils avaient reçu l’ordre de ne pas le garder, de ne pas en faire de réserve. Là,
une fois le pain multiplié, on en ramasse 12 corbeilles «pour que rien ne soit perdu».
C’est donc là que se tient le sens du signe, dans ce «Je suis… le pain de vie» : dans
ces 12 corbeilles, ramassées et gardées, dans cet excès, ce surplus, dans le passage
de la consommation au désir.
«Quel signe fais-tu pour que nous puissions te croire ?» Le rabbi de Nazareth ne
donne qu’un signe : tout simplement ramasser l’excès, le surplus et l’offrir au
monde.
Qu’est-ce alors que croire ?

C’est, à notre tour, ramasser le surplus de nos vies et aller au coeur du monde.
C’est rechercher sans cesse de quoi rassasier notre faim spirituelle.
C’est travailler sans cesse pour nous éveiller à une dimension de la vie qui ne naît
ni ne meurt, ce que l’évangile appelle la vie éternelle.
La vraie vie, nourrie du pain de vie, elle commence ici-bas, à chacune de nos
rencontres entre mer et montagne.
C’est ça le signe !
Amen.