Deutéronome 34, 1-6 ; Jean 13, 36-14,10

13 mai 2018                     Pasteure Isabelle Graesslé

 

Imaginez-vous que nous sommes en 587 avant l’ère chrétienne : Nabuchodonosor, roi de Babylone, se présente devant les murailles de Jérusalem avec toute son armée prête à la dévastation, au pillage et à la mort.

On raconte que le prophète Jérémie courut alors au Temple, juste avant que les premières attaques babyloniennes ne commencent.

Là, ses sandales martelant le sol marbré, il s’empare de l’autel des parfums, de la tente de la rencontre, du coffre qui contient à la fois les tables de la loi et quelques morceaux de manne — souvenir du temps où Dieu avait nourri son peuple affamé au désert avec ce pain au goût de miel.

Puis Jérémie se rend au mont Nébo, lieu symbolique par excellence, autre souvenir du temps où Dieu guidait son peuple, puisque c’est là que Moïse avait entrevu la terre promise, mais sans y pénétrer.

Parvenu à son but, le prophète trouve rapidement une habitation en forme de grotte ; il y introduit la tente, le coffre et l’autel des parfums et, pour finir, il en obstrue l’entrée.

Légende ou histoire, qu’importe…, cet épisode que relate l’un des derniers livres de la Bible hébraïque (le deuxième livre des Macchabées – 2,4s) indique que désormais, les marques visibles de la présence divine seront cachées aux yeux des humains.

Désormais, pour effleurer cette présence, il faudra en passer par le récit, par la narration, par le livre. L’écriture d’une présence deviendra elle-même présence.

La trace de la manne, ce don nourrissant, deviendra don lui-même. Ce n’est pas autre chose que révèle le Jésus de l’évangile de ce jour.

La scène se passe au cœur de l’évangile de Jean, l’évangile le plus mystique, le plus spirituel et paradoxalement le plus réaliste des quatre ! Jésus de Nazareth, nouveau Moïse, va tenter, une dernière fois de révéler son message à ses disciples, avant de disparaître sur sa propre montagne, pour gagner ensuite sa propre terre promise.

Ce message, très simple en apparence, aura pourtant beaucoup de mal à passer.

Il est même fort probable que les disciples en question ne le saisiront qu’après l’événement de Pâques. Après le choc de la séparation, puis de la mort et enfin, après la prise de conscience de l’éveil du maître.

La clé du message tient pourtant en quelques mots : à partir de ma disparition physique, je ferai ma demeure en vous. Je serai alors votre messie de mémoire : en vous rappelant constamment votre vocation humaine qui n’est autre que celle d’accomplir votre destin messianique, caché au plus profond de vous-même.

Au moment de me séparer de vous, je vous réinsère dans une intimité vivante et transcendante avec Dieu.

En m’éveillant à la vie, j’éveille en vous cette part messianique, cette énergie qui créera en vous l’espace pour accueillir Dieu.

Le premier des disciples, c’est Simon Pierre. Notre double, notre frère, cet intrépide, celui qui inaugure une lignée de marcheurs de Dieu, oscillant constamment entre crainte et témérité, entre inquiétude et foi.

Mais pour l’heure, Simon Pierre a peur. «Seigneur, où vas-tu ?»

Collant à son maître, il sent le danger s’approcher.

Seule solution, se jeter par anticipation dans la mort, corps et âme, comme il s’était jeté, aux petites heures de l’aube, sur les eaux grises d’un lac, pour y marcher sur les traces du Nazaréen : «Je donnerai ma vie pour toi !»

Mais Jésus connaît son Pierre, incapable jusque là d’affronter le réel, de se confronter à la réalité future d’un maître absent, absent définitivement. Il faudra le chant du coq pour le faire sortir de sa nuit et réaliser le passage accompli.

Entre les mains calleuses du disciple ne restera que la parole du maître, parole à distiller en étincelles de mémoire : «à partir de ma disparition, je ferai ma demeure en vous.»

Mais pour l’heure, il faut calmer les disciples gagnés par l’affolement ! «Ne soyez pas si inquiets : ayez confiance en Dieu et ayez confiance aussi en moi.»

Avoir confiance, avoir la foi… permettez-moi de préférer ici le mot d’adhérence, plus brut, plus concret : car avoir confiance, ne pas agiter son cœur pour rien, c’est au sens propre «adhérer», avoir les pieds sur terre !

Après Simon Pierre, le deuxième des disciples à exprimer son désarroi, c’est Thomas. Thomas, notre jumeau en humanité, Thomas, l’homme de toutes les énergies, qui s’élance aux côtés de Jésus lorsque celui-ci s’en va ressusciter Lazare d’entre les morts, Thomas, le technicien des preuves matérielles de la résurrection du Christ…

Alors que Jésus vient de les rassurer en rappelant qu’il ferait sa demeure en eux, Thomas intervient et contredit le maître : «non, ce n’est pas vrai, nous ne connaissons pas le chemin qui conduit où tu vas !»

Thomas veut du pratique : des cartes, des boussoles, un itinéraire. Il lui faudra en passer par d’autres routes, celles de l’initiation, pour comprendre que les chemins de la promesse se dessinent davantage au fond de son être.

«Je suis le chemin» confirme Jésus de Nazareth. Je suis ce crucifié sur lequel passe, imperceptible, le silence ténu de Dieu.

Je suis celui qui s’éveille au matin du monde, méconnaissable parce que devenu le corps démultiplié d’une humanité enfin réconciliée. Je suis ce visage, unique et pluriel, dans lequel tu trouveras ton identité profonde.

Mais il faudra attendre l’ultime rencontre entre Jésus et Thomas, après Pâques, pour que celui-ci balbutie enfin : «Mon Seigneur et mon Dieu».

Enfin, le troisième disciple à exprimer son attente, c’est Philippe. Alors que Jésus vient de réassurer, encore, Philippe veut voir : «Seigneur, montre-nous le Père» et il ajoute, presque puéril : «et cela nous suffira».

Philippe, disciple de la première heure, c’est l’homme du voir, c’est celui qui persuade Nathanaël, autre disciple des débuts, de l’identité messianique de Jésus. Et comme Nathanaël semble douter, Philippe n’a qu’une parole : «viens et vois» (1,43).

Mais ce qui pouvait se comprendre au début de l’évangile, maintenant, après tous ces jours de pérégrinations, après ce compagnonnage ingrat et tendre à la fois, une telle demande ne passe plus.

Alors retentit la voix de Jésus que l’on pourrait sentir ici voilée de reproche mais que je préfère imaginer souriante et amicale : «il y a si longtemps que je suis avec vous et tu ne me connais pas encore ?»

Connaître, on le sait, appelle de multiples significations et celle que Jésus mentionne ne concerne aucun savoir. Davantage s’agit-il de révélation, de découverte, d’initiation encore.

Davantage s’agit-il de paroles qui dénouent les nœuds de nos souffrances, qui ouvrent les portes de notre âme à la vie.

Simon Pierre était enfermé dans sa relation fusionnelle au maître. Il aurait fallu, pour bien faire, que le maître le désire tout le temps à ses côtés. Pierre apprendra qu’il est de nombreuses demeures dans la maison du Père, que l’adhérence fluctue, comme les eaux du lac agité.

Thomas le jumeau était enfermé dans sa recherche d’un chemin balisé. Il aurait fallu, pour bien faire, que le maître lui tienne les plans et lui indique les tournants. Thomas apprendra que les preuves n’apportent aucune sécurité et que la connaissance permet, tout au plus, d’entendre résonner en soi un formidable désir de vie.

Philippe était enfermé dans ses visions, réelles ou imaginaires. Il aurait fallu, pour bien faire, que le maître ouvre les voiles du temps pour lui donner les clés d’un futur insaisissable. Philippe apprendra que l’adhérence ne demande aucune aide, qu’elle est donnée, tout simplement, par-dessus tout.

Je l’ai dit, l’évangile de Jean, le plus mystique, est aussi le plus réaliste, en particulier dans ce Jésus si proche de ses disciples perdus au moment où il leur lègue son héritage :

La foi, leur dit-il, implique un désir mais aussi une distance.

La connaissance n’est que chemin intérieur, parcours d’espérance au cours duquel se perdre, c’est déjà commencer à se trouver.

L’accomplissement enfin, n’est qu’un espace dégagé de toute idole. Désormais, le tombeau, comme le ciel, sont vides. L’éternité ne s’atteint qu’en abandonnant le temps. Alors seulement, Dieu et l’humain se rejoignent, entre feu et lumière.

L’équipe des ministres de votre paroisse a souhaité placer les prédications de la mi-mai à la mi-juin sous le signe de la communauté. Ce message constitue donc la première de cette série de prédications.

Ces trois portraits de disciples, autrement dit trois façons de s’ouvrir à l’essentiel de nos vies, incarnent parfaitement cette parole déroutante que nous avons entendu tout à l’heure : «dans la maison de mon Père, il y a beaucoup de demeures». Dans la maison du Père en effet, il y a beaucoup de place pour les Pierre, les Thomas ou les Philippe.

Dans la vaste communauté chrétienne, il y a, encore aujourd’hui, beaucoup de différences, beaucoup d’incompréhensions, beaucoup de peurs aussi.

Pour autant, l’essentiel n’est pas là mais dans ce désir ardent d’ouvrir l’espace pour y accueillir Dieu.

Un espace pour retrouver, seul-e et ensemble, la foi comme désir, la connaissance comme chemin intérieur.

Un espace pour passer de l’épreuve d’exister à l’accomplissement de notre humanité.

Chacune, chacun d’entre nous aura été sans doute parfois un Pierre, parfois un Thomas, parfois un Philippe… qu’importe ! l’essentiel est que nous découvrions par nous-mêmes les chemins de la liberté.

Qu’importe nos routes chaotiques et nos réveils désaccordés, l’essentiel est que nous redécouvrions, comme nous le faisons aujourd’hui, la manne nourrissante de la parole ! Elle remplit d’immenses corbeilles et rassasie nos énergies fatiguées.

Qu’importe donc nos adhérences fragiles, nous sommes les signes du Divin sur la terre des vivants… alors devenons-le !

Amen.