Cultes Morges et Colombier 17 juillet 2016, Anita Baumann

Luc 5 : 1 à 11

Le récit de la pêche miraculeuse, que nous venons de lire dans l’évangile de

Luc, est un texte bien connu. Il est évoqué également par Jean qui associe

cet événement à l’une des apparitions du Ressuscité. Luc, en revanche, met

cet épisode en lien avec une scène de vocation.

Lorsque nous entendons l’histoire de cette pêche miraculeuse, nous sommes

tentés, à priori, de ne retenir que le côté extraordinaire du récit.

Le miracle qui y est décrit est une belle image, qui a inspiré de nombreux

artistes au cours des siècles. Cette image parle également aux enfants à qui

nous racontons volontiers cette histoire de pêche miraculeuse. Si des

illustrations figurent aujourd’hui dans les Bibles destinées aux plus petits,

plusieurs d’entre nous se souviennent certainement aussi des dessins de cette

histoire que nos yeux d’enfants d’alors regardaient avec fascination,

notamment dans ces fameuses brochures d’école du dimanche.

Mais, aujourd’hui, qu’est-ce que ce récit a à nous dire, à nous adultes ?

Quel message transmet-il à l’Eglise et à ses membres, dont nous faisons aussi

partie ?

Si nous considérons notre vie, individuelle et communautaire, nous ne

discernons pas, à priori, d’événements aussi extraordinaires que celui qui est

décrit dans le texte de Luc.

Lorsque, notamment, nous devons faire face à des difficultés, nous aimerions

bien pouvoir résoudre ces problèmes comme ces pêcheurs qui tout à coup

ont pu remplir leurs filets de poissons de manière miraculeuse. Pourtant, nous

le savons tous, la vie n’est pas aussi simple. Dans les difficultés, les solutions ne

sont pas toujours faciles à trouver.

Ce constat peut alors nous pousser à prendre de la distance avec ce

passage biblique et avec toutes ces autres histoires également relatées dans

les Evangiles qui nous parlent de miracles.

Celui qui est décrit dans le passage de Luc, qui retient notre attention

aujourd’hui, peut nous paraître trop beau pour être vrai. Le décalage entre

ce récit et notre vie quotidienne surprend.

Pourtant, aussi paradoxal que cela puisse paraître, le texte de la pêche

miraculeuse, a précisément quelque chose à nous dire sur notre vie

quotidienne.

Le récit de Luc commence même par l’évocation de cette vie quotidienne

en nous permettant de rejoindre quelques hommes dans leurs tâches

journalières.

Ces hommes sont des pêcheurs et ils sont en train de laver leurs filets. Ils ont

été sur le lac une bonne partie de la nuit. Ils ont peiné, précise le texte, mais

tous ces efforts n’ont servi à rien. Ces pêcheurs sont rentrés bredouilles.

Nous pouvons facilement imaginer leur déception, leur découragement aussi,

et leur fatigue. Après plusieurs heures passées sur le lac, ils doivent encore

remettre en ordre leur matériel.

S’ils accomplissent une tâche qui leur est familière, cela leur prend du temps,

ils ont beaucoup à faire. Et ce n’est certainement pas le moment de les

déranger.

Pourtant, Jésus ose … Jésus vient les interpeller au milieu de leur vie

quotidienne et de leurs découragements. Il s’approche de l’un d’entre eux,

Simon, il monte dans sa barque et s’adresse à cet homme en le priant de

s’éloigner un peu de terre et de placer ensuite son embarcation face à la

foule qui se presse dans cette région pour entendre Jésus. Par cette

demande, le Christ transmet un message à Simon. Il lui dit : « J’ai besoin de

toi, je compte sur toi ».

Par cet appel, Jésus invite Simon à faire encore un autre effort. Ce pêcheur

aurait pu dire au Christ qu’il avait franchement bien d’autres soucis et bien

d’autres choses à faire que de partir avec lui sur le lac.

Mais Simon se laisse interpeller, il se laisse déranger, malgré sa fatigue, malgré

le travail qu’il doit accomplir, malgré aussi son découragement après une nuit

de pêche infructueuse.

En acceptant toutefois de prêter sa barque, de l’éloigner un peu de la rive et

de la placer face à la foule présente au bord du lac, Simon permet à Jésus

de mieux faire entendre sa voix à ces hommes et à ces femmes qui sont

venus l’écouter.

Sans le savoir, Simon est en train d’accomplir déjà la mission de l’Eglise.

Dietrich Bonhoeffer, l’un des plus grands théologiens du 20ème siècle, a défini

cette mission de l’église en disant qu’elle doit « essayer de donner de

l’espace à l’action de Dieu ».

En offrant sa barque à Jésus, Simon donne précisément de l’espace à la

parole du Christ.

Le service que Simon rend à Jésus peut paraître modeste. Ce pêcheur ne fait

qu’accomplir un geste familier et pourtant, par ce simple geste, Simon

permet à la parole du Christ d’être mieux entendue.

Aujourd’hui, nous n’avons peut-être pas de barque à offrir au Christ mais

toutes et tous, nous sommes appelés par le Christ qui nous dit à nous aussi,

comme à Simon, « Je compte sur toi »

Cet appel, nous sommes invités à le laisser résonner dans notre vie

quotidienne. Au travers de notre travail ou de notre retraite, de nos loisirs, de

nos activités, nous sommes encouragés à « donner de l’espace à l’action de

Dieu », pour reprendre l’expression de Dietrich Bonhoeffer.

Ce théologien, par exemple, a démontré ce que cette parole a signifié pour

lui, dans sa vie. Cet homme, qui a cherché à penser Dieu dans le monde

moderne, n’a pas seulement mis son intelligence au service de l’action de

Dieu. Il s’est aussi engagé, corps et âme, contre le régime nazi qui sévissait à

son époque.

L’attitude de cet homme est un exemple qui a tout particulièrement marqué

les consciences mais qui fait également partie de toutes les formes de

réponses possibles que nous pouvons donner à cet appel que le Christ

renouvelle sans cesse en disant à chacune et chacun, comme il l’a dit

autrefois à Simon : « Je compte sur toi ».

Cet appel retentit dans notre vie telle qu’elle est. Et comme nous sommes

tous différents les uns des autres, nous ne sommes pas tous appelés à nous

engager de la même façon.

L’apôtre Paul, dans le passage de la 1ère épître aux Corinthiens, que nous

avons lu ensemble tout à l’heure, rappelle que nos diverses aptitudes sont

des dons de Dieu et lorsque nous les mettons à son service, ils permettent tous

de donner de l’espace à l’action de Dieu. Ils permettent donc tous

d’accomplir la mission de l’Eglise. Et personne ne peut prétendre ne pas en

avoir reçu.

« Il y a diversité de dons » dit Paul « mais c’est le même Esprit ; diversité de

ministères, mais c’est le même Seigneur ; divers modes d’action, mais c’est le

même Dieu qui produit tout en tous. Chacun reçoit le don de manifester

l’Esprit en vue du bien de tous… »

La Parole de Dieu, transmise par le Christ, nous invite effectivement à oeuvrer

pour le bien de tous, à la suite du Christ, avec les dons que nous avons reçus

et les uns avec les autres.

Cet engagement se vit au coeur de notre vie quotidienne, là où le Christ ose

venir nous déranger, comme il l’a fait avec Simon qui était en train de laver

ses filets de pêche.

Cela ne signifie pas, bien sûr, que nous devions constamment arrêter nos

activités ou quitter la réalité. Nous sommes invités au contraire à donner de

l’espace à l’action de Dieu au travers de nos activités et de notre existence

telle qu’elle est.

Chaque jour, nous côtoyons des personnes. Dans notre façon de les

rencontrer, de les regarder, de les saluer même, nous ouvrons un espace ou

au contraire nous le fermons.

Il y a aussi, sur notre route, des personnes qui ont besoin d’un peu d’écoute,

d’attention et d’aide.

Partout dans le monde, des gens traversent des difficultés, que ce soit la

maladie, le deuil, la séparation, la précarité, l’exclusion. Là encore, le Christ

dit : « Je compte sur toi »

Dans l’évangile de Matthieu, Jésus ajoute même cette parole :

« Toutes les fois que vous avez donné à manger et à boire, que vous avez

visité, vêtu, recueilli, l’un de ces plus petits de mes frères » dit le Christ « c’est à

moi que vous l’avez fait ».

C’est tous ensemble, dans notre vie de chaque jour, que nous sommes invités

à accomplir la mission de l’Eglise.

Pour donner de l’espace à l’action de Dieu, nous avons besoin, néanmoins,

d’être aussi nourris, de recevoir cette Parole qui envoie dans le monde.

L’annonce de cette Parole, l’enseignement, la méditation, la prière sont

donc les bases de toute action. C’est ce qui permet d’éclairer notre vie

quotidienne et nos engagements.

Si le récit de la pêche miraculeuse nous invite à oeuvrer, il nous redit aussi ce

qu’il est important de ne pas oublier lorsque nous nous engageons avec le

Christ. Jésus, en effet, ne dit pas seulement à Simon « je compte sur toi » mais

il lui dit encore «confie-moi tes activités et fais-moi confiance».

C’est le message que la suite du récit nous rappelle. Lorsque Jésus finit de

parler à la foule, Simon pense certainement qu’il est temps de ramener la

barque sur la rive. Mais voilà que Jésus l’interpelle à nouveau : Simon, lui dit-il :

Avance au large et jette ton filet.

Simon raconte alors à Jésus la nuit qu’il a passée sur le lac, avec ses

compagnons. Il lui fait part de sa déception, des difficultés de sa profession. Il

ne comprend pas pourquoi Jésus lui demande de recommencer mais … il

accepte, néanmoins, de lui faire confiance.

En fait, le Christ invite Simon à lui confier sa vie quotidienne. Il fait comprendre

à ce pêcheur, qui deviendra le disciple Pierre, qu’il n’est pas appelé à

oeuvrer tout seul mais avec le Christ et à sa suite, avec tous les autres

disciples.

Il y a là un message important pour nous aussi. Si nous sommes invités à

donner de l’espace à l’action de Dieu dans le monde, il faut d’abord que

nous lui en donnions dans notre vie. Il ne s’agit pas seulement de se mettre au

service de Dieu, il faut avant toute chose, avant toute action, que nous lui

confions, d’abord, ce que nous sommes et ce que nous faisons.

Au début de notre méditation, nous avons évoqué le décalage entre notre

vie quotidienne et ce récit de pêche miraculeuse. S’il est vrai que tout ne se

résout pas miraculeusement dans notre existence, le texte de Luc nous invite

néanmoins à ne pas oublier l’importance de la confiance en Dieu.

Cette confiance permet de jeter nos filets, toujours à nouveau, de

recommencer notre tâche, de ne pas perdre espoir, malgré les difficultés. Ce

message s’adresse à nous tous, en tant qu’individus mais aussi en tant que

communauté, en tant que membres de l’Eglise universelle. Face aux

difficultés que nous rencontrons, nous sommes appelés ne pas laisser le

dernier mot à l’adversité.

Ce n’est pas nous qui pouvons réaliser la pêche miraculeuse mais c’est avec

nous, néanmoins, que Dieu veut la réaliser. Pour cela, il faut que nous

acceptions de toujours recommencer, de donner sans cesse de nouvelles

chances, de ne pas nous décourager malgré les difficultés.

Il y a tant de situations où des relations peuvent être rétablies si nous

acceptons de reprendre le dialogue ; où des victoires peuvent être réalisées,

si nous continuons de lutter et d’oeuvrer pour le bien de tous.

Si nous ne voyons pas, à priori, de grands miracles dans notre existence et

dans le monde, nous ne devons pas, en revanche, fermer les yeux sur les

petits miracles de chaque jour.

Quand un homme reprend courage, quand quelqu’un fait un pas vers Dieu,

quand des gens se tendent la main, cela peut paraître insignifiant par rapport

aux nombres de situations à changer, par rapport à la belle vision du

prophète Esaïe que nous avons également lue ce matin et qui nous parle du

désert qui se met à fleurir. Ce texte fait part, toutefois, du même message

que Luc transmet au travers de son récit de pêche miraculeuse. Esaïe le dit

par ces mots. : rendez fortes les mains fatiguées, rendez fermes les genoux

chancelants, dites à ceux qui s’affolent : soyez forts, ne craignez pas, voici

votre Dieu … Il vient lui-même vous sauver » (Esaïe 35 : 3 – 4)

Ce message, nous pouvons le recevoir comme une exhortation à agir dans la

confiance mais aussi comme un encouragement à accueillir également les

dons des autres dans notre vie, à nous souvenir que, si nous pouvons donner,

nous pouvons aussi recevoir, de Dieu et des autres. Nous avons besoin les uns

des autres et tout échange est un enrichissement mutuel.

C’est ce que nous découvrons lorsque nous nous mettons ensemble à

l’oeuvre, dans cette mission de l’Eglise visible et invisible.

« Je compte sur toi, confie-moi tes activités et fais-moi confiance » …

Que ce message résonne dans notre vie individuelle et communautaire !

Qu’il soit invitation à nous confier les uns et les autres à Dieu, dans la prière, à

remettre entre ses mains nos activités et à oeuvrer ensemble pour toujours et

encore « donner de l’espace à l’action de Dieu » et pour apprendre à lui

faire confiance !

Amen

Dimanche 17 juillet 2016, temples de Morges et Colombier – Anita Baumann, Diacre.