PREDICATION :

1 Corinthiens 3/11, 16 à 23     

Matthieu 8/5 à 13

Esaïe 56/1 à 8

Bien-aimés de Dieu,

Nous autres protestants avons différentes expressions pour désigner nos lieux de culte. Eglise en est une, chapelle en est une autre, mais le plus souvent nous les appelons temple. C’est le cas de plusieurs d’entre eux dans notre Paroisse.

L’origine en est peut-être à trouver dans ce texte des Corinthiens où l’apôtre Paul fait mention d’un Temple pour désigner les chrétiens. « Vous êtes le Temple de Dieu… l’Esprit de Dieu habite en vous. » L’on peut entendre l’expression en un sens personnel, désignant en tant que Temple de Dieu chaque chrétien. Ailleurs dans ses écrits l’apôtre est même plus explicite : « Votre corps est le Temple de Dieu. » Mais il utilise aussi cette expression de manière collective : le Temple de Dieu, c’est l’Eglise elle-même, la communauté des croyants qui a reçu l’Esprit Saint à la Pentecôte.

Sous la plume de Paul, l’appellation Temple de Dieu n’est pas anodine. Il fait explicitement référence au Temple de Jérusalem, le seul lieu où le peuple élu peut valablement prier Dieu, et surtout offrir les sacrifices prescrits pour les différentes circonstances de la vie, pour le pardon des péchés, ou à l’occasion de la commémoration des événements importants de l’histoire sainte, tels que la sortie d’Egypte par exemple.

En fait, ce sont les lieux de culte catholiques que nous devrions appeler Temples, puisqu’il y est célébré le sacrifice eucharistique lors de la messe, et que les fidèles y reconnaissent la présence réelle du corps et du sang du Christ dans les espèces utilisées pour la communion !

Oui dire « Temple de Dieu », c’est ainsi plus que de mentionner un lieu de culte, plus que désigner le siège d’une communauté particulière. Au sens fort c’est le lieu privilégié et central de la présence de Dieu auprès des siens, en premier le cœur des croyants ou tout endroit où ils se rassemblent pour prier Dieu.

Déjà dans les versets précédents, il est question des chrétiens, et de la communauté, en tant qu’édifice, fondé sur la personne même de Jésus-Christ. «  … les fondations sont déjà en place dans la personne de Jésus-Christ, et aucun homme ne peut en poser d’autres. »

Paul montre ici son évolution personnelle, en tant que juif pratiquant, éduqué dans le Temple et proche de lui, et en tant que citoyen romain, proche aussi de cette culture grecque et romaine de son époque. Il veut conduire ses interlocuteurs à élargir leur regard, humainement et spirituellement. Il développe une pensée plus universaliste au fil des années.

Il est vrai que le prophète Esaïe a déjà, bien des siècles auparavant, amorcé et développé une approche plus ouverte. Il mentionne « l’étranger qui s’est attaché au Seigneur » comme partie prenante du peuple élu, intégré au culte du Temple, dans la mesure où il respecte la Loi, les règles de vie, les règles éthiques, données au peuple d’Israël. Alors le Temple est appelé « Maison de prière pour tous les peuples. »

Esaïe témoigne ici d’une certaine ouverture, certes. Mais il faut aussi préciser le contexte. Il est un prophète attaché à la cour, à Jérusalem, à une époque où l’institution royale d’Israël est forte et où le royaume est, politiquement et militairement, une puissance régionale.

L’état d’esprit du prophète est influencé par ce contexte : l’étranger n’est pas une menace, il peut être intégré, assimilé, sans risque. Je dirais même : il peut être « mis en conformité. » Nous ne sommes pas dans une discussion sur ce que cet étranger pourrait apporter, avec sa culture, avec sa différence, là où il vit.

Dans ce chapitre où il est question d’un accueil certes généreux, Esaïe ramène quand même l’autre à soi. D’un point de vue religieux, on accueille ainsi volontiers les convertis, dans la mesure où ils souscrivent pleinement et sans revendication d’aucune sorte, à la foi du peuple élu, qui reste le seul peuple élu.

Paul est l’héritier de cette vision-là. Juif pratiquant, il a été éduqué dans le Temple, il connaît les Ecritures. Il est porteur de cette conviction forte d’appartenir à ceux que Dieu a choisis pour être présent au milieu d’eux, pour leur faire connaître sa volonté, et pour témoigner de cette vision-là. Mais comme je l’ai dit il y a quelques instants, Paul est également citoyen romain, proche des cultures grecque et romaine de son époque. Il a conscience d’une nécessaire prise en compte de la culture ambiante dans la théologie, dans la formulation du message, dans l’approche respectueuse des interlocuteurs. Il veut conduire les destinataires de sa lettre à élargir leur regard, humainement et spirituellement. Il développe une pensée plus universaliste au fil des années.

Sa pensée, c’est que les personnes, et les populations rencontrées, sont parties prenantes dans la compréhension et l’intégration du message de la foi dans leur propre contexte. Elles ne sont pas de simples réceptacles d’un contenu qu’il s’agirait de continuer à respecter à la lettre et ne surtout pas discuter.

Et pour les membres du peuple élu, à l’époque, le statut du Temple de Jérusalem ne se discute pas ! Quant à lui, Paul déplace le point d’ancrage lorsqu’il affirme : «  … les fondations sont déjà en place dans la personne de Jésus-Christ, et aucun homme ne peut en poser d’autres. » On est sur le mode d’une relation vivante, et non de la conformité à un corpus de commandements, de règles, de normes, figé et inébranlable.

L’appartenance, ainsi, ne se joue pas vis-à-vis d’un édifice physiquement et géographiquement situé quelque part, ni vis-à-vis d’un dogme, ni même d’une Ecriture qu’il serait interdit de questionner, de débattre ou d’interpréter.

Paul prêche ainsi l’ouverture et la diversité, l’amour de la vérité et le respect mutuel. Le point d’ancrage est en Jésus-Christ, qui lui-même a ouvert le message aux païens, aux occupants romains que tout le monde déteste à l’époque. La fidélité à Jésus-Christ, c’est bien sûr la fidélité aux Ecritures saintes de l’Ancien Testament, qu’il revendique d’accomplir, dans la continuité des patriarches, des prêtres, des prophètes, des auteurs des psaumes, et de tous les croyants qui, à leur modeste place, ont témoigné de la foi et contribué à transmettre autour d’eux l’offre d’alliance et de salut de Dieu. Mais encore une fois, c’est une fidélité ouverte, qui va à la rencontre de l’autre dans tout ce qu’il est et tout ce qu’il peut représenter.

A la suite du Christ, Paul accomplit donc un double mouvement de fidélité et de rupture. Fidélité à l’intuition, au sens et à l’appel fondamental de Dieu pour que les humains se réconcilient avec lui. Rupture avec un dogme figé, rupture avec une confiscation de la Parole par un groupe particulier, rupture avec un refus de considérer les croyants d’autres origines sur un pied d’égalité, rupture avec ce refus de les inclure en leur donnant la parole et en les respectant dans leur diversité, rupture avec ce refus de prendre des risques.

Le récit de l’Evangile illustre bien ce qu’Esaïe a timidement amorcé et ce dont Paul parle : l’essentiel de la foi est dans cette relation à Dieu que ne vient pas encombrer et perturber ni l’édifice, ni l’institution, ni le dogme. L’authenticité de la foi se matérialise dans cette confiance en le Christ, confiance qui traverse les frontières nationales, idéologiques, culturelles sans les mépriser.

L’officier romain, plus même qu’en son toucher ou en sa présence auprès du malade, a foi en la parole de Jésus. Ça semble fragile une parole, mais il la croit pleine d’autorité et ainsi suffisante pour guérir. Confiant, humain et d’une rare civilité, il n’a besoin ni de sensationnel, ni de merveilleux, ce que recherche ou impressionne en tout cas une partie de la foule qui entoure encore Jésus à ce moment-là.

Je ne sais pas ce que vous pensez de cette exclamation de Jésus sur la foi de l’officier romain supérieure à celle du peuple. Rien n’est dit sur les réactions des gens, mais plusieurs ont sans doute été vexés. Vexés car ils se sentent et se savent appartenir au peuple élu, à l’authentique communauté des croyants, et, je pourrais ajouter à la seule véritable Eglise dans laquelle se trouve le salut.

Seulement voilà. Aujourd’hui, après une traversée de ces textes, ma conviction, c’est que fondamentalement, la foi en Jésus-Christ est inclusive, et non exclusive. Elle enracine, elle oriente, elle identifie, sans que jamais nous n’ayons à nous sentir « menacés » par l’autre, celui qui est différent de par ses références, ses origines, ses croyances.

Soyons ainsi interpellés sur le fait que la foi, elle est aussi à l’extérieur, ailleurs, autrement, que là où nous avons souvent tendance à la confiner. Nous avons la foi, certes, elle est vraie, authentique, mais elle est aussi, forte, profonde, là où nous ne nous attendons pas qu’elle soit : chez des personnes, des groupes, des peuples, culturellement ou même religieusement si divers, dans lesquels nous pouvons aujourd’hui apprendre et découvrir que l’Esprit Saint agit également, avec toute son autorité, toute sa puissance, toute sa lumière, toute sa bienveillance.

Amen.

DEO GRATIAS