Pasteur Michel Muller

 

PREDICATION :

1 Corinthiens 3/1 à 11 (commenté)

Matthieu 5/21 à 37 (commenté)

Deutéronome 30/15 à 20

Bien-aimés de Dieu,

Dans une prédication récente, en parlant de l’équipe réunie autour de Jésus, j’ai dit que les disciples ne s’étaient pas choisis en tant qu’équipe, même si individuellement certains en avaient recruté un autre.

J’ai fait alors le parallèle avec l’Eglise : au moment où je reçois le Christ dans ma vie, où je dis oui à la foi, je reçois en même temps l’Eglise. L’Eglise telle qu’elle est, avec toute son histoire, tous les aléas de sa fidélité dans son cheminement à la suite du Christ. Je suis alors aujourd’hui dans la continuité de tous les croyants qui au cours des siècles ont témoigné de leur foi. Je suis précédé par toute cette succession de témoins. Et j’adhère à la vérité de l’Evangile, j’accepte sa parole, par l’Eglise, par ceux et celles déjà réunis autour de Jésus, avec cette conviction qu’il change leur vie.

Oui avec la foi en Jésus-Christ je reçois en même temps l’Eglise. Et nous ne nous sommes pas choisis en tant qu’Eglise, en tant que communauté. L’écoute et le respect mutuels, les manières d’exprimer la foi ou de prier, les choix des priorités, les prises de décision, les collaborations dans les projets et les activités, les interprétations des textes bibliques, ce n’est pas donné au départ, ni garanti. Cela ne va pas dans un seul sens, ce n’est pas uniforme.

Cette réflexion que j’ai amorcée l’autre jour se prolonge ainsi aujourd’hui avec les propos de Paul. Il écrit aux Corinthiens : « … il y a de la jalousie et des querelles entre vous … » et «  … j’appartiens à Paul … j’appartiens à Apollos … ». A Corinthe apparaissent non seulement les différences, les diversités, des croyants et entre croyants, en raison de leur origine, statut social, capacité économique, éducation… mais aussi les divergences, spirituelles, théologiques ou pratiques, quant à la vie de l’Eglise en tant que telle.

Face à ce désordre, à cette cacophonie, dans et autour de la communauté, Paul cherche à établir ou rétablir une certaine unité. Pour lui, il en va de la crédibilité et de la force du message auprès de leurs contemporains. Alors il rappelle ce par quoi il faudrait sans doute commencer tout témoignage et toute prédication : «  … les fondations sont déjà en place dans la personne de Jésus-Christ, et aucun homme ne peut en poser d’autres. » C’est le point d’ancrage de base de la foi. Si l’on compare la vie chrétienne à un arbre, ce sont les racines. Tout le reste vient ensuite. Y compris d’ailleurs ce que peuvent représenter les branches et les feuilles, situées dans le monde tel qu’il est, avec tout ce qui peut affecter ou fortifier cet arbre, les influences de son environnement, mais bien sûr, et surtout exposées à l’eau du ciel et au vent de l’Esprit.

«  … les fondations sont déjà en place dans la personne de Jésus-Christ, et aucun homme ne peut en poser d’autres. » Cette confession de foi ne réduit pas les différences personnelles, elle les traverse. Complémentaires, Paul et Apollos, avec des responsabilités équivalentes dans la communauté, ont certainement souvent discuté, sans forcément être toujours d’accord, de la meilleure stratégie pour l’évangélisation. Ils ont sans doute aussi évoqué la conduite de la communauté, l’organisation des activités, la formation biblique et l’édification spirituelle des chrétiens. Mais même avec leurs possibles divergences d’opinions, ils ont néanmoins en commun cette orientation et cet état d’esprit sans lesquels une communauté ne peut ni exister ni prospérer : le service.

Ils sont des serviteurs, chacun avec leur vocation, leur tâche et leur rôle spécifiques, avec leur conviction que Dieu agit efficacement et durablement à travers leur service. Chacun d’eux ne peut pas revendiquer le tout, s’attribuer la place essentielle ou unique, s’approprier un quelconque pouvoir, devenir un chef de clan.

L’appartenance fondamentale des chrétiens, elle est centrée sur le Christ. La foi ne vient ainsi pas de nulle part. Mais elle est également indissociable des relations humaines par lesquelles elle me parvient, par lesquelles elle m’est proposée, et grâce auxquelles je peux, à mon tour, y adhérer.

Il y a ainsi, fondamentalement, une fragilité de cette parole, fragilité vécue et assumée par le Christ lui-même qui laisse toujours à l’interlocuteur la liberté de répondre et de venir à sa suite. Une fragilité vécue et assumée aussi par Paul qui ne souhaite ni autorité ni pouvoir, ne serait-ce que celui de l’éloquence ou de la théologie, qui ne veut pas s’imposer. Son service, c’est de laisser cette parole témoignée, prêchée, faire son chemin dans le cœur de ses interlocuteurs.

Et une fois que cette parole a réuni des gens en une communauté, partageant la même foi, cette parole reste fragile. Vivre la foi au quotidien ne fait pas disparaître les aléas des relations humaines, les travers de caractère, les rancunes, les colères, les désaccords, les conflits, les convoitises, les ruptures.

Ce que Paul décrit en termes de jalousies et de querelles, l’Evangile de Matthieu le met en scène en décrivant quelques situations quotidiennes. Ce que je comprends, c’est que sans doute ici Jésus parle-t-il à une foule et donne une orientation éthique applicable à la société. Mais il s’adresse surtout à la communauté des fidèles de la toute première heure.

J’entends parfois cette expression : les chrétiens, ceux qui vont à l’église, ils ne sont pas meilleurs que les autres. C’est bien possible. Nous restons des êtres humains. Alors il ne s’agit peut-être pas d’être les meilleurs, irréprochables partout et en toutes circonstances. Mais il s’agit juste de ne pas parler, agir et réagir, de ces façons qui semblent si « naturelles ». Celle qui cherche à avoir raison à tout prix, celle qui agresse, laisse place à la mesquinerie, relaie les rumeurs et les soupçons.

Au moment de présenter une offrande à Dieu, au moment de prier, c’est l’instant de silence et de recueillement qui permet de se rendre compte, pour reprendre l’une de mes expressions liturgiques favorites, que « notre vie n’a pas toujours correspondu à la volonté de Dieu pour nous. »

Au moment de la prière, dans le lieu de culte avec d’autres, ou dans ce lieu de culte que peut aussi être la chambre ou le cœur, le personnage de l’Evangile passe par une prise de conscience. Et la surprise, c’est qu’il ne regarde pas la relation perturbée avec un « frère » (un membre de la famille, ou un autre chrétien) selon son propre regard, mais selon le regard, l’impression, le sentiment de l’autre !

Le cheminement de la réconciliation ne commence ainsi pas en confessant ses péchés, mais en se mettant à la place de l’autre, et en se rendant compte de la situation de gêne, de frustration, de tristesse ou de colère dans lesquelles l’autre se trouve.

Le cheminement de la réconciliation commence par une attitude volontaire, active. Elle considère que la situation de l’autre doit être dénouée par le pardon, avant même de poursuivre la prière, et, en l’occurrence, de faire ensuite de cette offrande non pas un rite d’expiation, mais un geste de reconnaissance pour ce pardon offert, donné, reçu.

Dans le récit, il est question de relation, apparemment un simple désaccord d’ordre privé qui se résout entre deux personnes. Puis il est question aussi de litiges plus graves, impliquant police, justice et prison. Ce qui me touche là aussi, ce sont ces deux personnes en chemin. Et pendant ce temps, avant que l’Etat, le juge, l’institution, ne s’en mêlent, en marchant l’on peut se réconcilier.

Et là aussi la parole est fragile, la parole que l’on échange, la parole que l’on donne, la parole que l’on tient. La parole avec l’offre de la paix. La parole qui rétablit l’amitié et la fraternité. Sans parole, il n’y a que des malentendus, des désirs qui se dérèglent, des ruptures qui se consomment. Une parole qui reste simple, qui n’exige pas de serments solennels.

Dans cette succession d’exemples, un mot encore sur la violence de certaines images, celles de l’œil arraché et de la main coupée, car ils ont été occasion de péché.

Sur ce passage précis, je vous partage les propos du théologien Claude Tassin, qui commente : « La symbolique sémitique fait de l’œil le canal du cœur, le véhicule du désir vers son objet, tandis que la main (que l’on tend) évoque le passage à l’acte. La double image est claire : mieux vaut t’infliger certains renoncements à ta portée – et tant pis pour la douleur momentanée ! – que d’en arriver à l’irréparable. » (L’Evangile de Matthieu, p.67)

Avec cela nous prenons conscience de tout ce qui nous traverse, et qui fait partie de notre condition humaine. C’est au cœur de notre condition humaine telle qu’elle est que la parole de Dieu et la foi nous touchent. Autant Jésus que Paul ou Apollos le savent, et nous tous qui sommes aussi appelés à en témoigner devons le réaliser.

Cette parole fragile traverse la vie des chrétiennes et chrétiens que nous sommes. En y étant attentifs, en mettant notre existence à son diapason, spirituellement, relationnellement, nous choisissons la clarté et la vérité du cœur et des relations, et ça, c’est la vie que Dieu veut pour nous. Et cette vie-là transforme le monde.

Amen.

DEO GRATIAS