Lectures bibliques     1) Deutéronome 6, 2-7

                                   2) I Corinthiens 13, 4-8, 13

                                   3) Marc 12, 28-34a

 

On peut se référer à la prédication du 10 mai, qui est en quelque sorte une première partie.

  

Vous vous en souvenez, vous, quand même ? De ce que je vous ai dit la dernière fois ? Bon, d’accord, c’était il y a un mois, mais enfin…Un clou chasse l’autre…D’abord, ceux qui n’étaient pas là sont hors de cause, mais les autres …?

Oui, bravo : la balance !

J’avais amené sur la chaire une vieille balance de marché à deux plateaux : je compte-tu comptes, je recompte-tu recomptes, je re-recompte-tu décomptes…On aime compter, on sait calculer juste.

Et alors voilà Dieu à notre image, comme nous, le Grand Comptable, qui marque les coches et comptes les coups, avec tous ses dossiers personnalisés qui s’accumulent sur son bureau – c’est qu’ils ne sont pas encore informatisés là-haut -, et puis il  y a encore le suivi, et le contentieux…

Eh bien, aujourd’hui, on retrouve la balance ; elle est en première page de votre billet de culte, mais cette fois elle n’est plus à deux plateaux égaux, elle penche sérieusement, disons, du côté de…l’amour.

C’est qu’à partir du même objet, de la même image, du même mot, du même texte, on peut dire plusieurs choses, on peut dire d’autres choses ou les mêmes choses autrement.

Il n’y a pas qu’une vérité. D’ailleurs on dit bien : « Je vais lui dire ses quatre vérités ». La vérité, c’est de chercher la vérité. La vérité est toujours devant.

On dit : « C’est la vérité pure et simple », or la vérité est rarement pure et jamais simple.

 

Alors on va reprendre les mêmes choses autrement aujourd’hui à partir du même texte (II Corinthiens 12, 9), quand l’apôtre Paul, qui souffre d’une écharde dans sa chair, comme il dit, a prié trois fois pour qu’elle lui soit enlevée et que Dieu lui répond « Ma grâce te suffit, ma force s’accomplit dans la faiblesse ».

Ma grâce te suffit !  – Tu parles, Charles ! Ouais…

  • Stop ! Homme, femme, écoute-moi juste une fois ; et je vais te parler sans ambages, dit Dieu.

Même si tu as parfois de la peine à le croire, j’entends les craquements de ce monde ; j’entends le bruit des balles et des paroles qui frappent et des armes qui tuent ; je perçois le cri des enfants qui n’en finissent pas de mourir.

Tous ceux qui souffrent, – malformation, écrasement, séparation, viol, maladie, mort -, je les connais, je les vois et je les aime. Tous les désespérés de la vie et les désabusés de l’existence.

Quand une larme coule, toujours elle m’éclabousse.

Moi aussi, j’ai connu le deuil, j’ai pleuré la mort d’un enfant ; j’ai crié ; pour un peu, j’aurai tout abandonné.

J’ai eu envie de t’envoyer au diable, toi et tous tes semblables.

Moi aussi, la désespérance m’a meurtri le cœur et blessé le corps ; j’en porte encore les marques, et depuis si longtemps mes cicatrices ne sont point effacées ; tu as bien fait au cours des âges pour qu’elles demeurent vives, et elles le sont.

Christ est en agonie jusqu’à la fin du monde (Blaise Pascal).

 

Et tu m’accuserais de prêter davantage attention aux « Alléluia » qu’au malheur des hommes ?

C’est vrai que j’aime quand mon peuple s’assemble pour célébrer et pour chanter ; mais pour le reste, qu’attends-tu de moi ?

Que je vienne avec l’armée des cieux, les anges et les archanges, les chérubins et les séraphins, et que j’intervienne partout et dans tous les domaines ?

Mais d’abord, vos prières sont si diverses et disparates (- Israël, le Seigneur est le seul Seigneur – Gott mit uns – Allah Akbar – … …) et contradictoires, que dois-je faire ? écouter celui-ci plutôt que celle-là ? devenir un Dieu de la NSA (National security Agency) ? tout écouter ? tout enregistrer ? tout comptabiliser ?

Je ne serai plus qu’un voyeur indiscret, un despote mal éclairé, un tyran.

Le tyran aime qu’on lui obéisse. Le tyran n’aime pas celui qui lui obéit, il aime l’obéissance. Ou plutôt, il aime jouir des effets manifestes de son pouvoir ; il s’aime lui-même, quoi.

 

Eh bien moi, je choisis de t’aimer, toi, et de te donner ma grâce.

Je t’aime ; alors aimé, tu peux aimer, aimer le Seigneur ton Dieu et ton prochain comme toi-même, et tu peux vivre : Dieu a tellement aimé le monde, et le monde c’est d’abord chacun de nous, qu’il a donné son fils, afin que celui qui met sa confiance en lui ne soit pas anéanti, mais qu’il ait la vie.

Ce que j’espère, ce n’est pas un humain à genoux, qui implore ou qui accuse, qui rejette toute faute sur l’autre, ou sur moi.

Je te veux debout, libre et responsable.

Pas de cette consommation passive d’une habitude, d’une identité héritée, pas de noyade confortable dans une communauté cotonneuse qui vous refourgue dans le bec un prêt-à-penser à taille unique.

Il est plus facile de dire, comme autrefois, qu’on ne guérit jamais le jour du sabbat (on dirait peut-être aujourd’hui qu’on n’accueillera jamais ensemble dans l’Eglise deux homosexuels), que de se demander dans chaque situation ce qu’il convient de faire. Cette liberté d’agir au-delà de la loi génère un inconfort permanent : celui du doute et de la responsabilité.

Mais la foi de l’Evangile n’est pas faite de constructions immuables ; elle est un campement nomade qui se laisse déplacer par la rencontre. Elle est un chemin, avec pour seul viatique  cette parole fragile « Ma grâce te suffit. »

 

 

Tu crois en moi ? Alors, à travers moi, crois en toi ; parce que moi, je crois en toi.

Abandonne ton pessimisme et tes lamentations.

Prends simplement conscience de tes limites : tu ne pourras jamais te sauver toi-même, et encore moins sauver le monde.

 

« Ma grâce te suffit ».

Ma grâce, c’est mon pardon ; finie la culpabilité. Mon pardon, c’est ton salut, et ton salut, c’est la vie. Alors va…

Va ! Le mot des dépannages et des libérations.

Il n’existe pas de formation à la grâce, à ce renversement des valeurs : ne plus agir, ou prier, par calcul, mais marcher par la foi.

Ça ne va pas changer l’univers ; le soleil va continuer à nous donner lumière et chaleur pendant quelques milliards d’années, et la terre va continuer de tourner 24 heures sur 24.

Il y a des choses qu’on ne peut ni éviter, ni changer.

Il y aura encore des crises, des séparations, et l’empereur de toutes les maladies continuera longtemps encore à ronger nos cellules.

Il y a des choses devant lesquelles  on se sentira toujours impuissant.

Pas plus qu’à la grâce, il n’y a pas de formation à l’impuissance,

Mais nous ne dirons plus « C’est la vie ! » ; parce que la vie, ce n’est pas ce qui nous arrive, mais c’est ce que nous faisons de ce qui nous arrive.

Même dans notre toute petite existence, nous côtoyons bien des gouffres, et bien des merveilles.

Mais quoi qu’il nous arrive, il est juste et bon (Dieu vit que cela était bon !) que le monde soit, et que nous participions à quelque chose de plus grand que nous.

Quoi qu’il nous arrive, il est juste et bon que notre marche fragile prenne appui sur la solidité des montagnes qui nous survivront longtemps encore ; et surtout sur cette parole, faible, mais forte, qui nous ouvre à l’infini : « Ma grâce te suffit »

 

 

(Ce texte garde les caractéristiques du langage parlé)