Culte du 3 juillet 2016

Temple de Morges

Pasteur Christophe Peter

Intro aux lectures: j’ai été stimulé par article d’Antoine Nouis de mi-juin dans l’hebdomadaire français Réforme;

série d’éclairages sur Moïse… Sa réflexion sur un récit des Nombres a enrichi la mienne en lien avec notre

actualité autant locale que mondiale.

Lectures:

Nombres 15, 37-41

Nombres 16, 1-7

Nombres 16, 8-14

Prédication

C’est la traversée du désert. Rien ne va. C’était tellement mieux avant.

Dans le livre des Nombres, le désert est symbole de difficultés, de souffrance, = horreur.

Et pourtant, quel aveuglement! Etait-ce vraiment mieux en Egypte, au coeur de l’esclavage ?

Sous la conduite de Moïse, le peuple hébreu marche vers la liberté. Mais c’est un

apprentissage difficile et rude.

Il fait chaud, la vie est aride, la marche est pénible. Il y a de quoi râler.

La terre promise semble bien loin. Un pays ruisselant de lait et de miel… Il est où et c’est

pour quand ? Impatience.

Dans le désert, les hébreux cherchent leur chemin, ils doivent construire leur identité de

peuple de Dieu.

Ils doivent apprendre à vivre libres et à prendre soin de leur liberté. La liberté n’est jamais un

acquis. Il est nécessaire de tout mettre en oeuvre pour qu’elle puisse être une réalité pour tous.

Chacun doit donc ne pas laisser son ego enfler outre mesure.

Les hébreux doivent apprendre à se structurer. La menace ne vient plus de leur ancien

oppresseur, la menace peut venir d’eux-mêmes: luttes intestines et rivalités, ego démesuré et

oubli du projet de Dieu, finalement rébellion contre Dieu. En effet, la liberté est un cadeau

reçu. En faire son bien propre, c’est risquer de la perdre. Une perte pour tous.

Traversée du désert = Sentiment d’errance, d’où angoisse de tourner en rond, de se perdre,

peur de mourir dans le désert.

Je comprends ce désarroi.

Traversée du désert… Cela me renvoie à notre actualité qui traverse un climat de tensions.

Comme le peuple hébreu angoissé qui cherche sa route pour vivre dans la liberté reçue, notre

monde cherche sa route. Et les tensions sont fortes, violentes…

Des visions du monde différentes s’affrontent:

USA et campagne présidentielle (échange violent de paroles qui peut menacer la paix

sociale)

France (bras de fer idéologique qui affaiblit l’ensemble)

Royaume Uni (incertitude suite au Brexit et fractures sociales profondes)

Tout cela renvoie à des tensions qui traversent toutes nos sociétés. Oppositions entre

minorités et crispations identitaires. Vivre ensemble est difficile. Prendre soin de la liberté

pour tous est un chemin ardu.

D’ailleurs, L’ACAT, nous alerte avec un récent sondage: en France, une augmentation de

personnes est favorable à l’exercice de la torture dans des circonstances exceptionnelles

(notamment en lien avec le terrorisme).

Cela fait froid dans le dos quand on sait que la majorité des victimes de torture dans le monde

sont des délinquants de droit commun et des opposants politiques et que ce sont les agents des

Etats qui torturent le plus fréquemment.

Défendre ma propre liberté. Est-ce possible en niant la liberté d’autrui et en exerçant la

violence à son égard ? Empêcher de nuire, ce n’est pas autoriser la torture sous condition.

Justifier la torture de la part de l’Etat est la porte ouverte pour justifier toutes les violences. Ce

ne sera jamais un rempart pour nous protéger de la violence d’autrui.

Des tensions fortes traversent les démocraties. Les affrontements sont violents en paroles:

comme si tout devenait permis dans la défense de ses intérêts, ou pour faire avancer sa cause.

Les vannes sont ouvertes et les débordements physiques ne sont pas rares, même jusqu’à la

mort: que de blessures… C’est alors difficile de panser les plaies.

Notre Eglise vaudoise, elle aussi, est secouée par des tensions, des visions divergentes.

Ne pas tout mettre dans un même paquet. Les causes des tensions sont différentes. Je n’ai pas

prétention d’en faire une analyse fouillée et ce n’est pas le lieu.

Dans ces différentes situations de tension, je repère un élément qui fait écho au récit des

Nombres: Contexte d’incertitude où il faut se réinventer et où les uns et les autres se sentent

menacés dans leurs habitudes, dans leurs repères.

Une menace diffuse qui fait peur: environnemental, terrorisme, fragilité économique et

financière.

Pour notre Eglise, sécularisation et position minoritaire. Il faut se réinventer dans notre

manière de proclamer le Christ vivant.

Face à la menace, face à l’incertitude, face à nos peurs, c’est vite fait de vouloir imposer sa

vision des choses, de chercher à capter l’attention médiatique avec des propos ou des gestes

extrêmes. Cela revient à sabrer la liberté d’autrui.

Traversée du désert = Sentiment d’errance, d’où angoisse de tourner en rond, de se perdre,

peur de mourir dans le désert, peur de rater la terre promise.

Le désarroi peut être grand.

Mais Coré et ses partisans cherchent dans leur rébellion contre Moïse et Aaron à se mettre en

avant eux-mêmes: ma liberté d’abord.

Au coeur des difficultés, ils ne cherchent pas des solutions constructives, mais cherchent à

gagner un peu plus de pouvoir.

Cousin de Moïse, Coré n’était pas le plus à plaindre en Egypte. Il avait un bon statut en étant

engagé au service de Dieu. Dans le désert, ce privilège lui semble bien loin. Il développe de la

jalousie face à Aaron et Moïse et il est pris dans l’engrenage de la soif du pouvoir.

Il cache ses véritables ambitions et fait croire qu’il veut défendre le peuple en demandant une

plus grande participation de tous: Vous exagérez ! Tous les membres de la communauté

d’Israël sont saints et appartiennent au Seigneur. Et le Seigneur est au milieu de tous.

Pourquoi donc vous croyez-vous supérieurs au reste du peuple du Seigneur ?

Plusieurs tombent dans le piège de Coré et le suivent sans détecter son ambition secrète.

Moïse aurait pu se défendre, argumenter, critiquer Coré, contre-attaquer… Mais il ne fait rien

de tout cela.

Quand il entend les reproches qui lui sont faits, il se jette face contre terre… Tombe-t-il sous

le choc de l’attaque ? Une autre interprétation existe: Moïse se retire en lui-même, comme s’il

regardait en lui-même pour voir s’il n’y a pas une part de vrai dans ce qui lui est reproché.

Puis il dit à Coré et ses partisans: Demain le Seigneur nous départagera. Touché

émotionnellement, Moïse ne réagit pas à chaud, il calme le jeu. C’est une grande sagesse.

Le lendemain, comme le raconte la suite du récit, Coré et ses partisans sont si sûrs d’eux que

la terre s’ouvre et les engloutit. Ils sont dévorés par leur orgueil et leur convoitise.

Moïse met en oeuvre ce que Dieu demande: appartenir à Dieu, être saint, ce n’est jamais un

acquis. C’est une recherche constante.

Face aux reproches, il s’interroge et cherche encore plus à suivre le chemin ouvert par Dieu.

Coré critiquait Moïse en déclarant la sainteté de tous comme un fait établi et sûr. Moïse se

souvient de l’enseignement reçu de Dieu: en cherchant à mettre en pratique mes

commandements, vous serez saints, vous m’appartiendrez. Cela se décline au futur, à

l’inaccompli, cela reste toujours un objectif à atteindre. Ce n’est jamais un acquis.

Cette attitude de Moïse m’interpelle. Dans le désert, au milieu des difficultés, dans un climat

de confrontation violente, il reconnaît implicitement qu’il n’est pas à l’abri d’une erreur, il

s’ausculte lui-même, il calme le jeu pour ne pas s’enflammer à son tour… Finalement

l’engrenage de l’orgueil détruit les meneurs de la rébellion.

Pas facile de mettre en oeuvre une telle attitude dans notre ère de l’instantané. La pression

médiatique nous pousse à répliquer trop vite et à ne pas calmer le jeu. Emballement de paroles

blessantes, stigmatisantes et destructrices.

Nous avons besoin de calmer le jeu. Ne pas répondre trop vite à un message, prendre le temps

de vérifier l’intention de celui qu’on perçoit comme adversaire, prendre le temps de s’observer

soi-même avant de foncer dans la mêlée.

Traversée du désert, marcher vers la liberté… C’est un rude apprentissage. La terre promise

semble bien loin. Un pays ruisselant de lait et de miel… Cela se construit patiemment avec

tous.

Dans l’usage quotidien des réseaux sociaux et canaux électroniques, il faut du temps pour

prendre soin de la liberté d’autrui autant que la mienne. C’est une responsabilité personnelle.

Toujours avoir en tête l’éventualité d’un malentendu, vérifier, avant de dégainer.

De même au niveau collectif, la terre promise ne correspond pas au programme d’un parti

politique, d’un groupe d’intérêt. Ne pas tomber dans le piège tendu par Coré.

La terre promise, ce n’est jamais ma terre, ni celle de mon clan. Ce sera toujours un patient

travail de construction, de collaboration, de remise en question, de débat. Avec le soutien de

la méditation, de la prière et plein d’humilité

Amen