Lectures bibliques     1) Job 1, 6-11

                                   2) II Corinthiens 12, 7-10

                                   3) Jean 3, 16-17

 

Une ancienne balance de marché à deux plateaux sera utilisée au cours du sermon pour faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre, avec des gros ou  des petits poids.

 Est-ce que ça vous arrive de dire les mêmes choses que moi ? Au fond, ce que tout le monde dit, du genre : ce qui est dû est dû, ce qui est juste est juste, ou encore, les bons comptes font les bons amis !

On aime compter ! Alors, allons-y, comptons !…à partir de quelques propos entendus ces derniers temps.

Dis donc, il faudra inviter les Bolomey…

  • Oui, c’est juste, on a été chez eux la dernière fois, avant Noël…
  • On avait eu des nouilles à l’Alfredo, non…
  • Oui, on ne va pas leur refaire des pâtes, mais on ne va pas trop se casser…
  • On leur avait apporté une bouteille et des fleurs…
  • Oui, mais eux, quand ils sont venus, ils n’ont amené que des biscuits de l’année d’avant…

Le compte est bon ? Compter juste.

Moi, né à Morges, bourgeois de Morges, citoyen de Morges, qui paie des impôts à Morges depuis 60 ans…et je ne peux même avoir une chambre d’EMS à Morges…

Le compte est bon ? Compter juste.

Maman, ça va être ta fête !

  • Quoi, quand je pense à tout ce qu’on a fait pour toi : on s’est sacrifié, on a économisé, on a payé, on a remboursé, on s’est démené…et c’est tout ce que tu trouves à nous rendre…

Le compte est bon ? Compter juste.

Quand j’y pense, moi qui vais tous les dimanches à l’église, qui prie chaque jour, qui lis la bible régulièrement…que ça m’arrive à moi, ça…

Le compte est bon ? Compter juste.

 

Donnant-donnant. On est de sacrés comptables.

On aime, mais ceux qui nous paraissent aimables.

On aide, mais ceux qui nous semblent dignes d’intérêt.

On parle de manière sympathique, mais des gens qui nous paraissent bien.

On donne, mais à ceux qui nous font d’abord bonne impression.

 

Nous avons des balances précises, sages et justes. Nous donnons aux autres leur compte exact, pas plus qu’ils ne méritent.

C’est peut-être pour ça que le monde n’avance pas.

Compter juste.

On est enfants de l’Occident moderne.

On compte d’abord sur notre confort matériel.

On se plaint bien sûr de temps en temps d’un rhume ou d’un torticolis ; on peut compter sur la médecine pour nous épargner de trop souffrir. On entend et on voit de bien tristes histoires, mais comme nos contes d’enfants autrefois quand on pouvait compter que ça finirait bien.

Après tout, tout se passe bien, en vaudois on dirait pas trop mal ; c’est une évidence qui devient vite un dû. On ne sait jamais, on voue un petit culte intime et secret à Celui qu’on imagine nous protéger dans un enclos, comme Job (l’Accusateur reproche à Dieu de le protéger d’un enclos, lui, sa maison et ses biens). On dort du sommeil du juste, celui qui délègue à Dieu la vigilance et la responsabilité.

 

Et puis, un jour, on entre dans la sueur d’une nuit où l’obscurité a des mains, des mains qui nous étranglent. : Cancer – accident – séparation – chômage – trahison – mort…

On ne sait plus sur qui compter, à quel saint se vouer. On ne sait plus du tout entre les mains de qui on avait jusqu’alors remis sa vie.

Dieu a rompu le contrat de protection, unilatéralement et sans préavis.

« C’est pas juste ! ». « C’est trop injuste », disait Calimero. « Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu pour mériter ça ? », disait ma mère qu’on a appris que mon frère avait la polio.

 

Et nous voilà sur la pente glissante de la justice rétributive, du genre : « Tu es malade, ça te vient bien, tu as bien dû commettre une faute quelque part, – en langage religieux certains vont parler de péché, un mot qui dans la bible n’a rien à voir avec ça. Et si c’est pas maintenant, ça va venir, tu ne perds rien pour attendre ».

Non, mais vous vous imaginez, là-haut, les dossiers qui s’empilent sur le bureau de Dieu, les archives, les enquêtes, les filatures, les récidives, les rouages administratifs, les recours et le manque de personnel céleste…?

Comme si Dieu avait des comptes à rendre à ses créatures.

 

C’est un immense piège que ce réflexe religieux d’interroger sa culpabilité. C’est qu’on est formaté depuis longtemps, depuis l’enfance et les 1600 ans qui nous séparent de Saint Augustin. C’est lui qui a inventé cette notion de péché originel qui nous colle à la peau et que, par souci de pouvoir, les Eglises, et même les Etats, se sont empressés d’adopter : l’homme est foncièrement mauvais.

Et nous voilà pris dans la spirale infernale : péché congénital et répétitif, d’où culpabilité, d’où punition.

 

Or le christianisme n’a pas inventé la culpabilité ; c’est un sentiment qui traîne au fond du cœur humain. Il a inventé exactement le contraire, l’anti-culpabilité, c’est-à-dire la GRACE, bienveillance gratuite, don sans prix. La foi chrétienne n’a pas inventé le mur, mais la porte pour percer le mur. On n’est pas chrétien quand on se sent coupable, on est chrétien quand on se sait pardonné : Ma grâce te suffit. Va en paix, tes péchés sont pardonnés.

Va ! c’est le mot des dépannages et des libérations. Ce qui dans ma vie perce l’obscurité, me rend le courage de vivre, d’ouvrir chaque jour mes volets sur la lumière qui monte.

Il n’existe pas de formation à la grâce.

La grâce, dislocation des chiffres, déplacement des valeurs, progression du mesurable vers le sans-mesures (comme le dit Paul : j’aimerais que vous compreniez combien l’amour du Christ est large et long, haut et profond, bien que personne n’arrive jamais à le connaître complétement, Eph.3, 18) ; passage de la religiosité à la foi, de la religiosité de l’enfant à la foi de l’adulte, d’un système à une relation.

 

A un Dieu fonctionnel à qui nous lie un contrat, on n’a pas besoin de parler, tout est déjà réglé.

A un Dieu qui nous traîne hors de l’enclos de toutes les garanties, on peut adresser la parole, protester, poser des questions, entendre un mot de sa bouche : Ma grâce te suffit !

 

Il n’y a pas de système, de dogme, de religion, qui puisse abolir, contenir, détourner, expliquer les circonstances qui nous menacent perpétuellement d’un coup du sort, ce que nous nommons le mal.

A la terrible question du mal, qui est au cœur du livre de Job avec la question de notre intérêt à croire en Dieu, Dieu n’apporte ni réponse, ni explication, ni justification ; mais la surprenante invitation à revisiter avec le Créateur les fondements indéfectibles de la Création :

Où étais-tu quand je fondais la terre ?

Qui donc posa sa pierre d’angle

Tandis que les étoiles du matin chantaient en chœur

Et que tous les fils de Dieu criaient « Hourrah » ?

 

Le monde est là. Nous sommes venus au monde. Nous sommes là aujourd’hui. GRACE ! La grâce de Dieu se dit chaque jour, nouveau jour de la Création : « Dieu vit que cela était bon ! ». C’est le refrain du début de la bible que nous reprenons au début de la sainte Cène : « Cela est juste et bon de te rendre grâces… »

 

Dans quelques passages du premier testament, et particulièrement dans le livre de Job, Dieu est appelé El Shaddaì, nom difficile à traduire; j’aime le choix des sages juifs qui proposent de comprendre El Shaddaï = celui qui dit : ça suffit.

Le chaos n’ira pas plus loin, ni dans le monde, ni dans vos vies ; c’est assez.

 

Cet autre Dieu n’est pas comptable ; nous n’avons rien à marchander avec lui, même dans la prière.

Ça suffit ! Remisez vos balances, arrêtez de compter. Juste ou injuste, vous ne vous en sortirez jamais. Il y aura toujours des pourquoi et des pour quoi.

Dieu n’est pas comptable. Simplement nous pouvons compter sur lui.

Comme il compte sur nous.

 

 

(ce texte garde les caractéristiques du langage parlé)