Temple de Morges le 6 mai 2018 (cène)

 

PREDICATION : Matthieu 25/14 à 30

Bien-aimés de Dieu,

Lorsque nous lisons ou entendons ce récit de l’Evangile, d’emblée un mot nous touche : « talent ». Ce mot oriente notre compréhension dans le sens de l’aptitude, de l’aisance, de la compétence, de la dextérité, du génie, de la qualité, du savoir-faire. Et encore, je ne vais pas vous citer l’intégralité des 43 synonymes trouvés dans un dictionnaire ad’hoc ! Ils disent une partie de ce dont il est question ce matin.

Cependant, le tout premier sens du mot est bien différent.

A l’époque de l’Evangile, le talent désigne une unité de poids pour les métaux, en particulier l’argent et l’or. Un talent, c’est 34 kilos environ de métal, soit au cours actuel de l’or selon les chiffres de la BCV à Fr. 42’000.— environ le kilo, donc environ Fr. 1’428’000.— !

C’est la somme que le maître confie au troisième serviteur, et c’est déjà considérable ! Alors qu’au deuxième il confie près de 3 millions, et au premier le maître confie plus de 7 millions.

Ainsi, la première chose à constater objectivement à propos de cette histoire, l’économiste ici présent qui nous l’a lue aurait d’ailleurs pu nous y rendre attentifs, c’est qu’il s’agit de gestion de fortune ! D’une gestion de fortune de prime abord avisée, puisque le maître en question, le riche propriétaire, ne met pas tous ses œufs dans le même panier !

Si l’on est effectivement dans un rapport de confiance entre personnes, il est ici question principalement d’économie, de finance, d’activité commerciale. Le maître agit comme quelqu’un qui remet le soin de son patrimoine à trois gestionnaires différents, avec peut-être déjà la conscience des risques, ou l’intuition d’un mauvais placement toujours possible. Ainsi peut-on lire le fait qu’il confie des sommes différentes aux différents serviteurs : le texte parle de capacités, on pourrait tout aussi bien parler de calcul des risques.

Parler de richesses et de millions nous met parfois mal à l’aise en Eglise. Dans la vie quotidienne, la plupart d’entre nous lisent les annonces de biens immobiliers dépassant le million avec l’impression de l’inaccessible, teintée parfois d’un zeste de rêve et d’envie.

Pareil devant la poste ou les kiosques, avec les panneaux annonçant les gains faramineux des loteries. Même si nous ne jouons pas, il nous prend quelquefois d’imaginer quels projets nous pourrions alors réaliser. Mais aussi de ressentir quelque frayeur à l’idée d’une telle somme qui nous tomberait dessus, sans arriver à contenir la tempête émotionnelle et le subit changement d’attitude de notre entourage familial ou social à notre égard. Gagnez des millions, et vous serez difficilement perçus autrement que celui ou celle qui « a des millions ».

En disant cela, je peux mesurer l’intensité de la frayeur, de la perte de confiance et de l’attitude de retrait qui sont celles du troisième serviteur. En clair, ça lui « tombe dessus », ça lui va contre, ça le paralyse, ça le déprime même !

Du coup, s’il manque déjà à la base de confiance en soi, d’imagination et de réactivité, il n’est pas étonnant qu’il se sente incapable de se mobiliser pour faire fructifier, même un peu, ce qu’il vient de recevoir.

L’échange entre le maître, à son retour, et ce serviteur, est d’une terrible sécheresse d’une grande insensibilité et d’une implacable dureté. Il n’y a pas de place pour le dialogue, seulement pour le jugement et l’humiliation. Le serviteur connaît en définitive bien son maître et le maître ne le dément pas, il le traite effectivement avec dureté.

Je vois une bonne part d’injustice dans cette histoire. Après tout, c’est le maître qui l’a engagé, ce serviteur. On ne nous dit rien d’autre sur lui, peut-être l’a-t-il servi de manière satisfaisante jusqu’ici.

Le peu que je sache de la gestion des ressources humaines, c’est quand il y a un engagement, après un processus souvent très pointu de sélection, et qu’au fil du temps on s’aperçoit qu’en fait la personne ne correspond pas vraiment au poste et qu’elle ne va pas s’en sortir, eh bien les responsabilités sont partagées. Certes c’est un échec pour la personne, mais c’en est aussi un pour le recruteur.

Mais maintenant la question se pose : comment dès lors entendre cette histoire autrement ? Et comprendre pourquoi est-elle dans l’Evangile, et ce que nous pouvons en tirer pour notre question du jour : « offrir oui, mais quoi ? »

Dans cet Evangile, l’on n’a pas la communauté. Il s’agit de responsabilité personnelle. Etre réactif avec ce qui m’est confié, on pourrait l’appeler fidélité active. Me positionner en somme dans la peau de l’un ou l’autre des serviteurs, et ne pas lire le récit seulement de l’extérieur.

Qu’est-ce que j’ai reçu ? Qu’est-ce que peux en faire ?

Aujourd’hui, comme tous les jours, Dieu se donne à nous en Jésus-Christ. C’est-à-dire qu’il s’investit de tout son cœur, avec tout son amour, pour que nous soyons réconciliés avec lui, et que nous puissions vivre heureux et confiants dans ce monde. Pour nous le rappeler, nous avons commencé ce matin par recevoir ensemble ce don et cet amour par le pain et le vin de la cène.

Il nous fait une confiance inconditionnelle. Il nous associe à ses « affaires », à savoir à son incalculable amour pour le monde. C’est ainsi qu’il s’agit de comprendre les énormes sommes mentionnées sur la valeur et le poids des talents. Et c’est aussi à cette mesure-là qu’il s’agit de lire sa déception profonde devant le fatalisme, l’irrésolution, la renonciation.

Son incalculable amour pour le monde : nous sommes en retour invités à partager ce que nous avons reçu. Créer des liens, écouter, apporter une aide pour des tâches pratiques, gérer un projet, accompagner en promenade, conseiller, préparer un repas, être en paroles et en actes artisans de réconciliation, sont quelques exemples de ces richesses que nous pouvons nous offrir les uns aux autres. Ce sont des manières de réaliser ce que le Christ dira dans la suite du chapitre : « tout ce que vous aurez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’aurez fait. Dans un article, le pasteur Éric Bergier écrit : « tout geste d’amour et de partage en faveur des plus petits est offert en réalité au Seigneur lui-même » (Lire et Dire 1994, p.17). Le contraire suscite sa déception et sa colère.

Finalement, on pourrait dire que la faute et la révolte ultimes, ce serait de refuser d’aimer.

Aimer, nous le faisons également lorsque, par les ressources que nous pouvons partager, par une part de nos biens, nous soutenons les projets, les services, les activités, les engagements de notre Paroisse, pour tous les âges, ici et au loin.

Pendant le jeu d’orgue qui suit maintenant, nous apportons en défilé nos enveloppes d’offrande et les déposons dans le panier devant la table de communion.

Amen.

DEO GRATIAS