On peut dire de la fête de l’Ascension que ce jour-là prend, en quelque sorte, le contre-pied de Noël. A l’Ascension, Jésus part, alors qu’à Noël, il arrive.
J’ai découvert avec étonnement que le lectionnaire pour ce jour choisit dans l’Evangile de reprendre ce thème du départ. Comme s’il fallait souligner que ce temps de l’Avent nous redit bien sa venue, mais qu’elle n’est pas une fin en soi.
Il ne faut pas pétrifier en célébrant Noël le petit enfant qui vient de naître. Oui, sa fragilité nous touche et que Dieu choisisse de se manifester parmi les hommes à travers un tout petit, voilà qui nous attendrit et qui nous parle. Mais le risque est bien d’oublier qu’il s’agit là du début d’une extraordinaire aventure, toujours actuelle et inachevée. Il ne faut pas affadir Noël.
C’est ce que dénonce à sa façon Christian Bobin quand il dit :
« J’éprouve de la méfiance vis-à-vis d’un imaginaire un peu trop chaleureux, romantique, « sucré ». Noël n’est pas une jolie histoire, un joli rêve.
A Noël, je vois venir à ma rencontre un nouveau-né qui, déjà, est mon maître. […] Un enfant qui va m’apprendre des vérités élémentaires et pourtant tellement essentielles.
Il va m’apprendre que d’un côté il y a les stratégies, les calculs, la force, la puissance, l’argent, la jalousie. Et que, de l’autre, il y a l’attention à autrui, l’oubli de soi, le don, l’ouverture, la bonté.
A Noël arrive un enfant qui va nous rendre la vie impossible, mais sans cet impossible, il n’y a rien. »
D’une certaine manière, je pense qu’il a raison, sans cet impossible, il n’y a rien…Mais impossible, peut-être pas. En écoutant Jésus, nous sommes appelés à le nuancer.
Ecoutons une deuxième fois notre parabole :
» Ce sera comme lorsqu’un homme part en voyage : il quitte sa maison et en laisse le soin à ses serviteurs, il donne à chacun un travail particulier à faire et il ordonne au gardien de la porte de rester éveillé. »
Voilà dit en condensé l’essentiel de notre mission d’hommes et de femmes, aujourd’hui encore. Cette mission, Jésus il l’a fait découvrir ainsi à ses disciples, à ce moment particulier où il allait les quitter.
Oui, alors qu’il sait qu’il va mourir, il les encourage. Il leur dit la confiance qu’il a en chacun, il leur transmet la certitude, que sans lui, ils vont être capables d’avancer. Il leur confie sa maison, le monde où nous vivons, son Royaume, et à chacun il donne une tâche à sa mesure, selon les dons qu’il lui connaît. En fait, il agit comme le font les parents quant ils font confiance à leur enfant qui s’émancipe.
Lui Jésus, le Ressuscité, il va garder la porte, tout comme le veilleur auquel il confie le soin de rester debout éveillé. Il va garder la porte de nos maisons, de nos cœurs, du plus précieux de nous-mêmes et y frapper avec la délicatesse qui a toujours été sienne, comme nous le confirme l’Apocalypse (3,20):  » Voici, je me tiens à la porte, et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui… » Quel envoi jadis pour ses disciples, quel envoi, quelle promesse aujourd’hui pour nos vies !
Oui, c’est à nous qu’il confie le soin de devenir adultes émancipés, libres de nos choix mais responsables du monde dans lequel nous vivons. En suivant sa recommandation : « Attention ! Ne vous endormez pas! » « Laissez-vous ressaisir, encore et encore, par le Souffle de l’Esprit, pour devenir capables d’actions et d’innovations. Capables d’élan. Capables d’humanisation. Capables de faire advenir le Royaume du Christ.
Jésus luttait sans cesse, il allait à l’essentiel, il était éveil et vie.
Il vivait l’humain avec chaque être humain et sur sa Croix, au creux de la souffrance, il nous a révèlé son plus grand amour : ne laisser aucune place à ce qui rend inhumain.
Il nous invite à le suivre.
Etre chrétien aujourd’hui, cela ne signifie pas être religieux ou particulièrement pieux. Non, cela signifie être humain tout court, mais humain en éveil, capable d’empathie, capable de participer à la souffrance de Dieu dans la vie du monde, soucieux de ne pas se laisser assoupir et tromper.
Tromper par la puissance ou le prestige, par le mensonge, par la violence, par l’attachement qui emprisonne, par l’enrichissement qui détruit et les hommes et la planète.
Etre chrétien, c’est être capable de protester à chaque fois que la vie est malmenée. Notre vie d’humain bien sûr, mais aussi celles des animaux, « moutons, chèvres et bœufs, et même les bêtes sauvages, les oiseaux, les poissons, et tout ce qui suit les pistes des mers  » comme nous le dit le psalmiste (Ps. 8). Nous avons à nous éveiller, à ne pas devenir insensible ou à nous laisser endormir. Nous avons à lutter.
Oui, le Royaume peut advenir si on ose voir la réalité telle qu’elle est, sans l’enjoliver, mais où on choisit de ne pas y accepter l’inacceptable. Où on se met en veilleur prêt à ouvrir la porte pour faire advenir, même par petites touches timides ou fragiles, la dynamique que Jésus nous a montrée. Celle de la dépossession, celle d’un engagement dans le devenir du monde, celle de l’amour par dessus tout. Et cela, chacun dans la mesure de nos dons.
Un amour qui n’est pas sentiment ou simple intention mais qui se traduit en actes. Cela commence dans mon foyer, avec mon mari ou ma femme, mes enfants, mes amis, mes voisins, et puis les inconnus. Je me questionne : « comment je les écoute ? Vraiment ou d’une oreille distraite? Comment est-ce que je les respecte? Est-ce que je les salue le matin ? Et quelle est la qualité de mon regard sur eux ? Comment est-ce que je choisis mes habits au magasin – en pensant à mon portemonnaie ou aussi aux conditions de travail de ceux qui les ont faits ? Et lorsque je vote, comment est-ce que je me situe? Cela n’a rien avoir avec une quelconque forme de moralisme, mais avec le style de vie que nous adoptons, avec les choix que nous posons.
Wilfred Monod, le fondateur de la Fraternité des Veilleurs le disait ainsi : « Avoir foi en Dieu, ce n’est pas une simple croyance intellectuelle, c’est un acte héroïque, c’est un enrôlement personnel au service de la vérité, de la justice, de la beauté, de l’amour. Dieu est un effort, un appel à transfigurer le réel. » Cet amour qui transfigure, qui fait advenir la beauté voilà ce qui fait sens pour nos vies, voilà qui les oriente, comme ont été orientés les Rois Mages par l’étoile de Noël. Cet amour est invitation à labourer encore et encore notre terre intérieure jusqu’à le faire apparaître!
Reste éveillé, mon frère, ma sœur, cherche, cherche encore!
Mais là ne s’arrête pas la portée de notre parabole. Jésus nous dit : « Attention ! Ne vous endormez pas, car vous ne savez pas quand le moment viendra. » Et il le souligne :  » Restez éveillés, car vous ne savez pas quand le maître de la maison reviendra : ce sera peut-être le soir, ou au milieu de la nuit, ou au chant du coq, ou le matin. S’il revient tout à coup, il ne faut pas qu’il vous trouve endormis. Ce que je vous dis là, je le dis à tous : Restez éveillés !  »
Jésus souligne : « Je le dis à tous! » Voilà qui souligne encore que comme chrétiens, nous n’avons ni à nous approprier Jésus, ni à le fixer dans des dogmes pétrifiés.
Le moment dont parle Jésus, c’est celui de son retour, celui de l’Apocalypse, le temps de la Révélation, où il n’y aura plus de peurs et de larmes.
Un retour qui n’a rien d’une fin horrible, qui n’est pas celle que se plaisent à nous montrer les films de science-fiction où l’on voit notre univers éclaté, envahi par les glaces ou dévasté par quelques monstres terrifiants.
Le temps de la Révélation est celui du plein amour de Dieu.
Y croyons-nous vraiment aujourd’hui ?
A leurs contemporains en butte à la méfiance et à la persécution, Pierre et Paul ont souligné dans leurs épîtres ce temps promis, proche selon eux, où le Messie reviendra. Pour les réconforter, peut-être…mais surtout pour les situer face à une espérance plus vaste, que Paul compare à un accouchement. Il écrit aux Romains :  » la création elle-même sera libérée un jour du pouvoir destructeur qui la tient en esclavage et elle aura part à la glorieuse liberté des enfants de Dieu. Elle souffre – et les humains avec elle ; elle souffre les douleurs de l’enfantement, mais elle les endure emplie de l’espérance que donne la perspective de ce jour ultime.  »
Près de 2000 ans ont passé.
Tant de massacres, de guerres, de tornades, de révolutions ont mis mal la confiance en un Dieu bienveillant. Croire en une fin heureuse, oui, mais comment ? Je n’y ai pas de réponse, si ce n’est celle où je dirai que nous n’avons pas à attendre, simplement, mais que Dieu lui-même ne cesse de nous appeler à notre mission d’hommes, à notre mission de femmes, et qu’il nous attend. Avec la même confiance que celle que montre Jésus quand au moment où il part, il « confie à ses disciples sa maison ».
Veillons – non point comme des surveillants – non point comme des gens qui n’auraient pas droit au repos et devraient sans cesse être aux aguets. Veillons comme des veilleurs debout, confiants et ouverts à recevoir, et à donner dès aujourd’hui ce qui transforme la vie en une aventure belle et bonne. Veillons ! « Je pars, je vous confie ma maison », dit Jésus. Recevons ces paroles de confiance, ces paroles de promesse – qui nous établissent sentinelles auprès des hommes et du monde. Amen.
Claire Hurni – 30.11.14